36 milliards pour la défense française|Thales recule malgré la hausse des objectifs

· CAC

La contradiction du marché

Un analyste relève son objectif sur Thales à 292 euros. Le titre baisse quand même.

Ce n'est pas une anomalie technique. C'est un signal. Le marché dit quelque chose que le flux d'actualités positives ne dit pas.

La France vient d'annoncer 36 milliards d'euros de dépenses supplémentaires pour la défense d'ici 2030. Le budget annuel atteindrait 76,3 milliards en 2030, contre un niveau actuel autour de 2% du PIB. Les carnets de commandes débordent. Dassault Aviation affiche 977 millions d'euros de bénéfice net en 2025, livre plus de Rafale que prévu, et ouvre une nouvelle usine à Cergy — la première depuis cinquante ans. Et pourtant, les titres hésitent.

La question n'est pas de savoir si le réarmement est réel. Il l'est, structurellement. La question est de savoir si les marchés ont déjà intégré ce que les gouvernements n'ont pas encore dépensé.

Le carnet de commandes comme miroir déformant

Dassault Aviation a un plan de charge de 220 Rafale et 73 Falcon à produire. Ce chiffre est impressionnant. Mais il faut le lire autrement : c'est une contrainte de production, pas une promesse de croissance immédiate.

Livrer 26 appareils par an signifie que ce carnet s'étale sur plus de huit ans. La croissance du chiffre d'affaires ne suit pas la croissance des commandes — elle suit le rythme de la chaîne industrielle. Et cette chaîne a des goulots.

C'est là qu'intervient la nouvelle usine de Cergy. Dassault n'en avait pas ouvert depuis un demi-siècle. Ce n'est pas un signal de confort. C'est un aveu que la capacité actuelle est insuffisante pour absorber la demande. Le délai entre l'investissement industriel et la montée en cadence se compte en années, pas en trimestres.

En février 2026, la France a commandé 114 Rafale supplémentaires, avec potentiellement 31 Rafale Marine additionnels. Simultanément, 26 appareils ont été vendus à la Marine indienne. Ces deux flux — domestique et export — ne se substituent pas. Ils se concurrencent sur la même ligne de production.

Ce que personne ne calcule dans les 36 milliards

Le chiffre de 36 milliards circule partout. Mais sa répartition révèle quelque chose de plus précis sur les gagnants réels.

Sur 2024-2030, 26 milliards sont fléchés vers les munitions. Pas les plateformes, pas les avions — les munitions. Safran en est un bénéficiaire direct : les volumes de ses bombes guidées AASM ont déjà plus que triplé. Ce n'est pas une projection. C'est une tendance déjà en cours, amplifiée par les leçons du conflit en Ukraine.

La défense aérienne et anti-drones reçoit entre 1,5 et 2 milliards supplémentaires. Les drones, 2 milliards. L'espace et le renseignement ISR, 10 milliards. Thales est positionné sur ces trois segments. AlphaValue estime que 20% de son chiffre d'affaires est directement exposé au budget de défense français. C'est une concentration rare pour une valeur de cette taille.

Ce que la plupart des analyses ne font pas ressortir : MBDA, le missilier commun à Airbus, BAE Systems et Leonardo, bénéficiera de la montée en puissance des missiles Aster, MICA et SCALP. La France prévoit de multiplier par quatre ses stocks de missiles et drones, pour 8,5 milliards supplémentaires. MBDA n'est pas coté en bourse. Mais Airbus, en tant qu'actionnaire, capte une partie de cette valeur de manière indirecte — et c'est rarement modélisé dans les analyses sell-side sur Airbus défense.

Le risque SCAF et la fracture franco-allemande

Il existe un programme qui concentre à la fois les ambitions industrielles les plus élevées et les risques politiques les plus sous-estimés : le SCAF, Système de Combat Aérien du Futur.

Paris et Berlin cherchent aujourd'hui à "sauver la face" sur ce projet commun. La formulation diplomatique masque mal la réalité : les deux pays n'arrivent pas à s'entendre sur le partage technologique et le leadership industriel. Dassault veut garder la maîtrise d'œuvre. Les industriels allemands veulent une part équitable. Ce n'est pas une question de bonne volonté — c'est une question de souveraineté économique que ni Paris ni Berlin ne peut céder.

Si le SCAF se fracture, Dassault est à la fois perdant et gagnant. Perdant, parce qu'il perd un programme de plusieurs dizaines de milliards. Gagnant, parce que l'absence de successeur du Rafale désigné consolide la demande pour l'avion actuel sur une période plus longue que prévu.

C'est précisément ce type d'asymétrie qui échappe aux modèles de valorisation standard. L'échec d'un programme futur peut augmenter la valeur présente d'un programme existant.

Pendant ce temps, l'Inde construit sa propre industrie de défense. Ses exportations militaires ont bondi de 62%, à 3,5 milliards d'euros. Safran et Airbus y localisent désormais une partie de leur production. Cette indianisation de la chaîne de valeur du Rafale n'est pas seulement une concession commerciale — c'est une condition pour maintenir l'accès au plus grand client export du Rafale.

Scénarios et point de bascule

L'analyse de ce secteur conduit à deux scénarios divergents, et le point de bascule entre les deux est plus étroit qu'il n'y paraît.

Dans le scénario favorable, les 36 milliards se traduisent par des commandes fermes et cadencées. Les industriels — Thales, Safran, Dassault — absorbent la hausse de production sans dérapage de coûts majeur. Le SCAF trouve un compromis minimal qui maintient les financements publics sans bloquer Dassault sur le Rafale NG. Les exportations vers l'Inde et d'autres marchés émergents consolident les volumes. Dans ce cas, la tension actuelle entre objectifs relevés et cours stagnants se résout par le haut, progressivement, à mesure que les commandes se transforment en chiffre d'affaires reconnu.

Dans le scénario de friction, les contraintes industrielles dominent. La montée en cadence de Cergy prend plus de temps que prévu. La concurrence entre commandes françaises et exportations crée des tensions de livraison. Le SCAF consomme des ressources managériales sans générer de revenus. Et les 36 milliards restent une enveloppe budgétaire — pas encore des contrats signés.

La différence entre ces deux trajectoires tient à un seul facteur : la vitesse à laquelle les annonces budgétaires se transforment en commandes industrielles notifiées. Ce calendrier n'est pas public. Il se lit dans les carnets de commandes trimestriels, pas dans les discours politiques.

Latécoère, sous-traitant aéronautique en redressement avec 7,2% de croissance en 2025, illustre une dynamique annexe mais révélatrice : même les acteurs de second rang commencent à bénéficier du flux. Mais leur exposition à la défense reste partielle, et leur bilan reste fragile.

Le secteur de la défense française est en transition structurelle. Les valorisations actuelles intègrent la demande, mais pas encore les contraintes de l'offre. C'est dans cet écart — entre ce qui est commandé et ce qui peut être livré — que se jouera la performance réelle des titres d'ici 2028.

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