Alstom -27%|Le vrai gagnant du rebond français
La fête cachait une fracture
Le vendredi 17 avril, le CAC 40 a bondi de 1,97 %. 162 points en une séance. Les banques, les semi-conducteurs, l'automobile — tout remontait. Et pourtant, au cœur de cet indice en fête, une valeur s'effondrait de 27 %. Alstom, fabricant du TGV, perdait en quelques heures ce que des années de restructuration avaient tenté de construire.
Le déclencheur est venu d'Iran. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araqchi a annoncé que le détroit d'Ormuz était de nouveau ouvert à la navigation commerciale, dans le cadre du cessez-le-feu conclu avec les États-Unis, valable jusqu'au 21 avril. En quelques minutes, le Brent a plongé de 10,5 %, à 88,94 dollars. Le WTI a reculé de 12,3 %. Les taux européens ont suivi : le rendement du Bund allemand est repassé sous les 3 %, à 2,96 %. L'OAT française a décroché de 9 points de base.
Les marchés ont interprété cette journée comme une victoire de l'industrie française. Safran, Schneider, Stellantis, Airbus — tous en hausse de 5 à 7 %. Le titre de la journée semblait clair : le CAC a gagné, l'industrie française a gagné.
Mais Alstom, en chutant de 27 %, racontait une autre histoire. Deux semaines après l'arrivée de son nouveau directeur général Martin Sion, le groupe a revu à la baisse ses objectifs financiers pour 2025-26 : marge ajustée proche de 6,5 % au lieu de l'ambition à moyen terme de 8 à 10 %. Les cibles pluriannuelles ont été retirées. Et 1,5 milliard d'euros de trésorerie avaient brûlé au premier semestre. Ce n'est pas un ajustement technique. C'est un aveu que le modèle industriel hérité de l'absorption de Bombardier reste sous pression profonde, indépendamment du contexte géopolitique.
Qui a vraiment gagné ce rebond
Regardons les chiffres de cette séance avec plus de précision. Soitec a progressé de 16 %. Dassault Systèmes de 4 %. STMicroelectronics de 6 %. X-Fab de 8 %. Ce sont les semi-conducteurs, les logiciels industriels, les composants pour l'électronique de puissance — pas les infrastructures ferroviaires, pas les équipementiers de l'ancienne économie.
Valeo, de son côté, a inauguré ce même vendredi deux nouvelles lignes de production d'onduleurs haute tension sur son site d'Étaples, dédiées aux véhicules électriques. Démarrage de production prévu en 2026 et 2027. L'investissement n'est pas symbolique : il représente un pivot délibéré vers la mobilité électrique haute tension, un marché en croissance structurelle. Valeo a progressé de 5,5 % en séance.
La différence entre Alstom et Valeo ce vendredi ne tient pas au secteur. Les deux sont des équipementiers industriels français. Elle tient au positionnement dans la transition énergétique. Valeo s'est repositionné depuis plusieurs années sur les composants pour véhicules électriques. Alstom reste exposé aux grands projets ferroviaires à cycle long, aux contrats publics à marges comprimées, aux engagements pris avant que les coûts de financement ne remontent.
Le rachat de SFR illustre le même phénomène dans les télécoms. Orange a perdu 5,3 % ce vendredi. Bouygues et Iliad ont également reculé après avoir déposé une offre conjointe de 20,35 milliards d'euros pour reprendre SFR à Patrick Drahi. Le marché a sanctionné l'acheteur, pas le vendeur. L'acquéreur porte le risque d'intégration, la dette, la pression réglementaire. Ce sont les opérateurs qui rachètent qui absorbent le poids — même si, à terme, la consolidation de 4 à 3 acteurs devrait améliorer les marges du secteur.
Le rebond du CAC 40 masquait donc une redistribution interne. Ce n'est pas l'industrie française dans son ensemble qui a gagné. Ce sont les acteurs exposés à la technologie de pointe, à l'électrification, aux composants à forte valeur ajoutée — ceux dont les revenus ne dépendent pas du prix du pétrole ni des contrats d'infrastructure à longue traîne.
Ce que le marché surveille maintenant
La réouverture du détroit d'Ormuz a une durée limitée. Le cessez-le-feu expire le 21 avril. Donald Trump a précisé que si les navires commerciaux peuvent passer, le blocus naval dirigé contre l'Iran reste en vigueur. Ole Hansen, stratégiste matières premières chez Saxo, a prévenu que la normalisation logistique prendrait des semaines : les pétroliers sont hors de position, les chaînes d'approvisionnement déboîtées.
Si les négociations entre Washington et Téhéran aboutissent à un accord durable, le recul des prix de l'énergie bénéficiera en priorité aux secteurs à forte intensité énergétique — chimie, transport, logistique. Ce serait une bonne nouvelle pour l'économie réelle française. Mais le marché financier, lui, a déjà intégré une partie de ce scénario ce vendredi. La question qui suit : si l'accord tient, les flux se déplacent-ils vers des secteurs plus cycliques, au détriment des valeurs technologiques et de défense qui ont mené la hausse depuis le début du conflit ?
La BCE ajoute une autre contrainte. Christine Lagarde a répété devant le FMI que la guerre au Moyen-Orient crée des risques de hausse pour l'inflation et des risques de baisse pour la croissance. Le FMI anticipe une hausse des taux de 50 points de base en 2026. Les marchés immobiliers français en tiennent déjà compte : les taux des crédits immobiliers pourraient atteindre 3,55 % fin 2026 et 4 % fin 2027, selon l'Observatoire Crédit Logement CSA.
Pour Alstom, la semaine prochaine apportera des précisions. Le groupe publiera ses résultats complets pour l'exercice 2025-26. Ce sera le premier vrai bilan sous la direction de Martin Sion. Le chiffre à surveiller : la génération de trésorerie libre. Si elle dépasse les attentes revues à la baisse, le marché pourrait revoir sa punition de 27 %. Si elle confirme les 1,5 milliard de cash brûlé annoncés, la pression sur le titre se prolongera — indépendamment de ce qui se passe à Ormuz.
L'hypothèse centrale est que la reprise du CAC 40 ne sera pas homogène dans les semaines qui viennent. Les valeurs qui ont réellement progressé ce vendredi — Soitec, Valeo, Dassault Systèmes, STMicroelectronics — ont une logique propre qui ne dépend pas du prix du baril. Elles pourraient tenir même si la géopolitique se retend. Alstom et les opérateurs télécoms, en revanche, portent des risques structurels que l'apaisement géopolitique ne résout pas. Le signe que ce scénario est erroné : si la trésorerie libre d'Alstom au deuxième semestre dépasse 500 millions d'euros, la thèse d'un redressement piloté par Sion reprendrait de la crédibilité — et les vendeurs à découvert, dont Marshall Wace a récemment renforcé sa position sur Michelin et Renault, devraient recalibrer.