Anthropic 965 Mds privé|prime de cotation IA effacée ?

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Wall Street aux sommets, Paris suit — mais le signal vient d'un bureau de San Francisco

Une entreprise fondée il y a moins de cinq ans vaut désormais 965 milliards de dollars sans avoir vendu une seule action au public. Ce chiffre dépasse la valorisation d'OpenAI, fixée à 852 milliards fin mars, et le marché l'a appris jeudi soir, au moment précis où Wall Street inscrivait de nouveaux records.

La séance du 29 mai s'est terminée sur un Nasdaq à 26 917 points, en hausse de 0,91 %, et un S&P 500 à 7 563, en progression de 0,58 %. Le Dow Jones a lui aussi franchi la barre des 50 600 points. Le catalyseur affiché était double : les résultats de Dell Technologies et les espoirs d'un accord entre Washington et Téhéran sur le détroit d'Ormuz. Dell a bondi de plus de 30 % après la clôture, portée par une demande de serveurs IA en forte accélération et un contrat de 9,7 milliards de dollars avec le Pentagone. Le groupe a relevé ses prévisions annuelles, signalant que les commandes liées à l'intelligence artificielle atteignent un niveau qualifié d'exceptionnel par ses propres dirigeants.

Paris a terminé en hausse modérée, l'optimisme géopolitique dominant la séance européenne. EssilorLuxottica a rebondi depuis un creux pluriannuel touché en mai, et Capgemini a vu ses objectifs de cours révisés. Mais le chiffre qui a circulé en salle de marché avant la fermeture n'était pas un cours de clôture. C'était celui d'Anthropic.

965 milliards sans Bourse — la prémisse que les investisseurs viennent de réviser

La levée de fonds d'Anthropic — 65 milliards de dollars en Série H, menée par Altimeter Capital, Dragoneer, Greenoaks et Sequoia Capital — porte sa valorisation à 965 milliards. En février, la même entreprise valait 380 milliards. En trois mois, sa valeur implicite a été multipliée par 2,5.

Ce qui rend ce mouvement difficile à ranger dans une catégorie ordinaire, c'est la prémisse qu'il détruit. Jusqu'ici, le marché traitait la prime de cotation comme un avantage structurel d'OpenAI : l'entreprise la plus connue, la plus grand public, celle dont la valorisation reflète une liquidité et une visibilité supérieures. Anthropic, dans ce cadre, était son challenger compétent mais second. La Série H efface ce classement sans que rien n'ait changé dans la structure des deux entreprises — aucune n'est cotée, aucune ne l'est encore.

Ce que les investisseurs ont réévalué, c'est la prémisse de revenus. Anthropic affiche un chiffre d'affaires annualisé de 47 milliards de dollars. Le deuxième trimestre devrait doubler ce chiffre, avec 10,9 milliards attendus selon le Wall Street Journal — ce niveau déclencherait un premier résultat opérationnel positif. C'est la première fois que l'entreprise se retrouve dans cette position. Les investisseurs institutionnels qui ont participé au round n'ont pas acheté une vision ; ils ont repositionné une conviction sur le flux de trésorerie.

Mais voici où la tension ne se referme pas. Dell vient de démontrer que la demande de serveurs IA progresse plus vite que n'importe quelle prévision de consensus. Ce mouvement de capital amont — compute first, modèle ensuite — suppose que la valorisation d'Anthropic reflète une demande réelle de son infrastructure de traitement. Or, Anthropic n'est pas un fabricant de serveurs. C'est un concepteur de modèles dont la rentabilité dépend d'une infrastructure tierce. La question que le round laisse ouverte : est-ce la demande pour Claude qui justifie 965 milliards, ou est-ce l'anticipation d'une cotation imminente qui compresse cette valorisation dans une fenêtre de temps ?

IPO en vue, flux institutionnels déjà en mouvement — la vérification du round est sur les marchés cotés

La question posée par la valorisation d'Anthropic n'est pas abstraite pour un investisseur français. Capgemini et Sopra Steria, exposées à l'intégration des modèles IA dans les systèmes d'entreprise, voient leurs trajectoires de croissance réévaluées chaque fois qu'un modèle de fondation franchit un seuil de performance. Claude Opus 4.8, lancé simultanément avec la levée de fonds, a été présenté par Anthropic comme un tournant dans la gestion de sessions longues et d'agents multiples. Si cette performance tient à l'usage, le marché de l'intégration logicielle se réduit — et avec lui la prime de service des ESN européennes.

Par analogie, la précédente fois qu'une start-up IA a doublé sa valorisation en moins d'un trimestre — OpenAI en décembre 2023, passant de 29 à 80 milliards — les valeurs de services numériques européens avaient subi une pression de rotation pendant trois semaines avant de se stabiliser. Le même mouvement n'a pas eu lieu cette fois lors de la séance du 29 mai. Cela peut indiquer que la rotation a déjà eu lieu en amont, ou que le marché considère que 965 milliards reste une valorisation privée sans transmission immédiate vers les multiples cotés.

La condition de continuation de ce raisonnement est précise : si Anthropic dépose son dossier d'introduction en Bourse d'ici à la fin du troisième trimestre 2026, les comparables de valorisation seront activés sur les marchés cotés. À ce moment, les gérants qui n'ont pas accès aux fonds de capital-risque devront se positionner via les valeurs proxy — c'est là que Dell, Nvidia et les ESN européennes redeviennent des instruments de prise de position indirecte.

La condition de rupture est différente. Si Anthropic reporte son IPO — comme l'ont fait plusieurs licornes tech lorsque la fenêtre de marché s'est fermée en 2022 — la valorisation à 965 milliards restera hors de portée des flux cotés, et la prime actuelle sur les valeurs tech IA européennes devra se justifier par les seuls fondamentaux publiés. Dans ce scénario, Capgemini à ses niveaux actuels suppose une croissance de l'IA intégrée qui n'est pas encore visible dans les résultats publiés.

Ce qui reste à surveiller demain, c'est l'écart entre la valorisation implicite que le marché coté attribue à l'IA européenne et le chiffre qu'Anthropic vient de fixer comme référence privée. Si cet écart se comprime, le flux est déjà en route. S'il s'élargit, le round de 65 milliards n'a pas encore traversé la frontière entre le marché privé et le marché public — et la question de savoir quand cette frontière cède reste entière.

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