Brent à 114|BCE et Fed face à linconnu

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Pétrole de guerre

Le Brent a franchi 114 dollars mercredi matin. Ce n'est pas une anomalie passagère — c'est le huitième jour consécutif de hausse depuis l'annonce d'un blocus prolongé des ports iraniens. L'Europe l'a appris à ses dépens : Ursula von der Leyen a chiffré la facture devant le Parlement européen. En soixante jours de conflit, le surcoût d'importations d'énergies fossiles dépasse 27 milliards d'euros. Ce n'est pas une prévision. C'est déjà payé.

Le mécanisme est simple. La guerre déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël contre l'Iran a conduit Téhéran à bloquer le détroit d'Ormuz, point de passage de 20 % du pétrole et du gaz mondiaux. L'offre s'est contractée brutalement. Les prix ont suivi — jusqu'à 120 dollars le baril en mars, avant de se stabiliser autour de 110 à 115 dollars. Mercredi, selon des informations relayées par le Wall Street Journal, Donald Trump aurait demandé à ses conseillers de se préparer à un blocus prolongé, jugé moins risqué qu'une reprise des frappes. La proposition iranienne de négociations par étapes se heurte à l'exigence américaine de traiter le dossier nucléaire dès l'ouverture des discussions. Aucune désescalade rapide n'est envisageable.

À cette impasse s'ajoute un choc structurel : les Émirats arabes unis ont annoncé leur retrait de l'OPEP au 1er mai, au nom de l'intérêt national. Cette fracture au sein du cartel fragilise la coordination mondiale de l'offre, au moment où les marchés intègrent déjà un risque durable. TotalEnergies a été la première à en mesurer les deux faces. Le groupe a publié mercredi un bénéfice net de 5,8 milliards de dollars au premier trimestre, en hausse de 51 % sur un an. Son PDG Patrick Pouyanné a reconnu que "le prix du pétrole plus élevé compense largement la perte de production au Moyen-Orient." Mais la raffinerie saoudienne SATORP, codétenue par le groupe, a été endommagée. Les installations au Qatar, en Irak et aux Émirats représentent 15 % de la production globale. Le dividende monte à 0,90 euro par action, les rachats d'actions doublent. Pour TotalEnergies, le chaos est rentable. Pour les économies importatrices, le calcul est inverse.

BCE entre deux feux

La tension pétrolière rejaillit directement sur les banques centrales — mais elle les place dans des situations diamétralement opposées selon leur géographie. La BCE se réunit jeudi. Elle ne devrait pas bouger ses taux. Ce n'est pas un signe de confort — c'est un aveu de paralysie.

L'inflation en zone euro a atteint 2,6 % en mars, son plus haut niveau depuis juillet 2024, portée par la flambée énergétique. En Allemagne, l'inflation IPCH a accéléré à 2,9 % sur un an en avril, tirée par l'énergie. En Espagne, la dynamique est similaire. Le PMI composite de la zone euro s'établit à 48,6 en avril — en territoire de contraction. Le gouvernement allemand a réduit de moitié sa prévision de croissance 2026, passant de 1,0 % à 0,5 %. La BCE se retrouve donc face à un choc d'offre qui pousse les prix à la hausse tout en freinant l'activité. Remonter les taux contre une inflation importée ralentirait encore davantage une économie déjà fragile. Ne pas agir risque d'ancrer des anticipations d'inflation. L'institution a déjà commis cette erreur en 2011 — elle avait relevé ses taux face à la hausse du pétrole, avant de devoir les baisser quelques mois plus tard.

La Réserve fédérale se réunit également jeudi, probablement pour la dernière fois sous la présidence de Jerome Powell. Les marchés n'attendent pas de changement de taux. Mais les commentaires sur les risques inflationnistes seront scrutés. De l'autre côté de la Manche, la Banque d'Angleterre devrait elle aussi maintenir ses taux à 3,75 % — mais les investisseurs parient désormais sur près de trois hausses d'ici décembre. Le rendement des Gilts à deux ans a progressé de 13 points de base en une séance mercredi pour atteindre 4,58 %. Lloyds, qui dépend presque entièrement de l'économie britannique, a publié un bénéfice net en hausse de 40 % au premier trimestre, porté par des taux élevés — mais a provisionné 151 millions de livres liés à la "détérioration des perspectives économiques résultant du conflit au Moyen-Orient." Des taux plus hauts plus longtemps protègent les revenus des banques. Ils asphyxient le reste.

Tech et CAC sous tension

Le CAC 40 a cédé 0,43 % mercredi à mi-séance, avec 27 valeurs sur 40 dans le rouge. Ce repli ne reflète pas seulement le pétrole. Il traduit une double attente — les résultats des géants américains de la technologie et les décisions des banques centrales. Deux événements qui pourraient changer le ton des marchés en quelques heures.

Les doutes sur la rentabilité de l'intelligence artificielle ont ressurgi mardi. OpenAI peinerait à atteindre ses objectifs de revenus et d'utilisateurs, selon le Wall Street Journal. Cette information a pesé sur le Nasdaq, qui a perdu 0,90 % la veille. Elle survient juste avant les résultats de Microsoft, Meta, Alphabet et Amazon mercredi soir, puis d'Apple jeudi. Ces résultats constitueront le premier test sérieux depuis le début de la crise au Moyen-Orient pour des entreprises qui représentent une part considérable de la capitalisation boursière mondiale. Dans ce climat, STMicroelectronics a progressé de 3,80 % à Paris, Capgemini de 2,94 %, Airbus de 2,43 % malgré un chiffre d'affaires en recul de 7 % au premier trimestre. Le secteur technologique fait figure de refuge relatif — ce qui n'est pas un signal de confiance, mais d'absence d'alternative.

À l'inverse, Pernod Ricard a abandonné 2,61 % après l'échec des discussions de fusion avec Brown-Forman. Kering a cédé 1,97 %, ADP a chuté de 8 % après des résultats décevants. Le luxe et le transport aérien paient directement le prix du kérosène — en hausse de 84 % depuis le début du conflit. Les compagnies aériennes européennes ont pour l'instant amorti le choc grâce à leurs couvertures sur le carburant. Mais l'IATA a averti d'un "risque de rationnement" en Asie et en Europe si la guerre se prolonge. Ces couvertures s'épuisent. Les prochaines semaines révèleront si la demande de transport aérien résiste réellement à des tarifs structurellement plus élevés.

Le scénario qui se dessine donne davantage de poids à la persistance du choc qu'à sa résolution rapide. L'impasse diplomatique entre Washington et Téhéran ne montre aucun signe d'assouplissement. TotalEnergies elle-même anticipe des prix élevés au deuxième trimestre, avec un délai de remise en service des installations de deux à trois mois même en cas de cessez-le-feu. Si les Magnifiques déçoivent jeudi matin, et si la Fed adopte un ton plus restrictif que prévu, les marchés pourraient perdre leur dernier soutien sectoriel. Le signal à surveiller : le niveau du Brent vendredi matin, et les premières réactions aux résultats tech américains à l'ouverture parisienne.

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