Défense européenne -30% en pleine guerre|Pourquoi les marchés publics freinent-ils tout ?

· CAC

Un lundi de pétrole à 103 dollars et de luxe à la dérive

Ce lundi, le CAC 40 a reculé de 0,69 % à 8 056 points. Pas sous le poids des pétrolières, pas sous celui des banques — sous le poids de LVMH, lanterne rouge de l'indice avec une chute de 4,3 %. Le luxe dans son ensemble a abandonné plus de 3 % sur le Stoxx 600, entraînant Hermès, L'Oréal et Kering dans son sillage.

La cause immédiate est connue : Donald Trump a qualifié dimanche de « totalement inacceptable » la réponse iranienne à la proposition américaine de cessez-le-feu. Quelques heures plus tard, il a qualifié cette même proposition d'« stupide ». Le Brent a bondi à 105,99 dollars en séance avant de clôturer à 103,80 dollars, soit une progression de 2,48 % sur la journée et de 70 % depuis le début de l'année. Le PDG d'Aramco, Amin Nasser, a été le plus direct : si les perturbations au détroit d'Ormuz persistent au rythme actuel, le marché pétrolier perdra environ 100 millions de barils par semaine. Même si le détroit rouvraitaujourd'hui, il faudrait encore des mois pour que le marché se rééquilibre, et une réouverture retardée de quelques semaines supplémentaires repousserait le retour à la normale jusqu'en 2027.

Sur le marché obligataire, le Bund allemand à dix ans a progressé de près de 4 points de base à 3,04 %. Les craintes inflationnistes ont également pesé sur les Gilts britanniques — l'obligation à trente ans gagne 9 points de base à 5,67 %. La semaine s'annonce chargée : les investisseurs attendent les données d'inflation américaine pour avril publiées mardi, ainsi que la rencontre Trump-Xi Jinping en fin de semaine, Pékin étant perçu comme le seul levier diplomatique susceptible de peser sur Téhéran.

Mais au milieu de cette journée dominée par le pétrole et le luxe, un signal est passé inaperçu. TKMS, constructeur naval allemand, a reculé de plus de 6 % — le jour même où il annonçait un carnet de commandes record.

Le paradoxe d'un secteur qui perd en temps de guerre

Depuis le 28 février, date à laquelle les États-Unis ont lancé leur offensive contre l'Iran, le secteur de la défense européen a chuté d'environ 13 %. Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, Rheinmetall, fleuron allemand du secteur, a perdu près de 30 %. Ce lundi encore, il cédait 2,69 %. Dassault Aviation, déjà sous pression depuis plusieurs séances, perdait 2,07 % et franchissait à la baisse son support à 290 euros.

La logique ordinaire voudrait que la guerre booste les commandes militaires. Elle ne s'applique pas ici, et le mécanisme est précis.

Les marchés intègrent une contrainte budgétaire : lorsque les prix de l'énergie s'envolent, les États voient leurs dépenses obligatoires augmenter automatiquement — subventions aux carburants, soutien à l'agroalimentaire, boucliers tarifaires. Le gouvernement français vient d'ailleurs d'organiser une première réunion pour gérer « au cas par cas » les demandes de hausse de prix des industriels agroalimentaires face à la flambée des coûts énergétiques. Ce type d'engagement budgétaire contraint les marges disponibles pour les marchés publics de défense. Les investisseurs ne regardent pas les carnets de commandes — ils regardent la capacité des États à honorer les nouveaux contrats dans un contexte d'inflation persistante.

Le secteur de la défense évolue ainsi en inverse proportion des prix de l'énergie. Plus le Brent monte, plus les budgets civils se tendent, plus les marchés publics militaires semblent incertains. TKMS annonce un carnet de commandes record — et chute de 6 % le même jour. C'est précisément ce décalage entre les fondamentaux industriels et la logique de marché qui mérite attention.

Mais voilà où le raisonnement se complique. La contrainte budgétaire n'est pas la seule variable en jeu. Si le conflit s'étend ou si la menace perçue sur le sol européen s'intensifie, les gouvernements peuvent décider de dépenser malgré la pression inflationniste — comme l'Allemagne l'a fait en 2022 avec son Sondervermögen de 100 milliards d'euros. La question n'est donc pas de savoir si les commandes militaires augmenteront, mais dans quelles conditions les marchés accepteront de croire à leur financement.

La variable que les marchés n'ont pas encore pricée

Ce que le comportement du secteur de la défense laisse en suspens, c'est précisément la question du financement souverain en contexte d'inflation de guerre. Rheinmetall à -30 % depuis le début du conflit et TKMS qui chute le jour d'un carnet record indiquent que les marchés n'accordent pas encore de prime de risque géopolitique aux valeurs de défense européennes — ils y voient une prime de risque budgétaire.

Le précédent historique le plus proche est la période 1973-1974, lors du premier choc pétrolier. Les budgets de défense des pays occidentaux ont alors été contraints pendant deux à trois ans malgré la tension géopolitique, avant que la réallocation ne s'opère. Les valeurs de défense américaines avaient sous-performé pendant cette période, puis rebondi fortement lorsque l'inflation a commencé à refluer et que les États ont retrouvé des marges budgétaires.

Aujourd'hui, deux conditions dessinent des trajectoires opposées. Si le Brent reste au-dessus de 100 dollars au-delà du troisième trimestre 2026 et que les négociations Washington-Téhéran restent dans l'impasse, la pression budgétaire sur les États européens s'intensifiera, et le secteur de la défense pourrait prolonger sa sous-performance — même avec des carnets de commandes en croissance. Mais si un accord partiel émerge — pas nécessairement une paix complète, mais une réouverture même partielle du détroit d'Ormuz — le choc sur les prix de l'énergie s'atténuerait, libérant une marge budgétaire que les marchés n'ont pas encore intégrée dans les valorisations du secteur.

Le benchmark à surveiller dès demain : le niveau du Brent à la clôture européenne. S'il reste au-dessus de 103 dollars malgré les données d'inflation américaines publiées le matin, le marché considère que le risque inflationniste prime sur toute perspective d'accord. S'il reflue sous 100 dollars, ce serait le premier signal que les investisseurs commencent à pricer une sortie du conflit — et que la décote actuelle sur Rheinmetall, Dassault et TKMS pourrait ne pas tenir longtemps. Ce qui resterait alors à expliquer, c'est pourquoi les marchés ont attendu si longtemps pour faire cette distinction.

Link copied