Détroit dOrmuz|BCE en juin sous pression

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Ormuz, marchés en otage

Le CAC 40 a chuté de 1,7 % lundi, puis rebondi de 1 % mardi — le tout en moins de 48 heures, sans qu'aucune donnée économique majeure n'ait changé entre-temps. Ce n'est pas la croissance ou les résultats d'entreprises qui pilotent les séances parisiennes depuis dix jours. C'est un détroit large de 55 kilomètres, entre l'Iran et la péninsule arabique.

Le détroit d'Ormuz concentre environ un cinquième des flux mondiaux de GNL et la quasi-totalité du pétrole du Golfe. Depuis le début du conflit, l'Iran en contrôle l'accès de facto. Lundi, Washington a lancé l'opération "Project Freedom" — une escorte militaire américaine pour faire passer un premier pétrolier. La réaction de Téhéran a été immédiate : regain de tensions, frappes reprises, trafic maritime toujours bloqué. L'opération censée rassurer les marchés a eu l'effet inverse.

Ce qui rend la situation difficile à arbitrer pour les investisseurs, c'est la double nature du signal : chaque avancée diplomatique américaine est lue à la fois comme un espoir de réouverture et comme un risque d'escalade. Les analystes d'Engie EnergyScan l'ont formulé directement : tant qu'aucun accord de paix formel n'est signé entre Washington et Téhéran, le marché ne peut pas adopter de dynamique franchement baissière sur le pétrole.

Le brut a terminé la séance de mardi en hausse. Le gaz naturel européen sur le hub TTF oscillait autour de 47,82 euros par MWh — en légère baisse mais loin de se détendre vraiment. Le rebond du CAC 40 à 8 030 points reste fragile : 38 des 40 valeurs de l'indice étaient dans le vert, mais les volumes ne traduisent pas de conviction. Le marché attend une clarification sur Ormuz qui ne vient pas — et cette attente elle-même a un coût.

BCE : le tournant de juin

La même guerre qui maintient le pétrole élevé est en train de forcer la main de la Banque centrale européenne. C'est le lien que les marchés commencent à intégrer, mais dont les implications complètes ne sont pas encore dans les cours.

L'inflation en zone euro est remontée à 3 % en avril — son niveau le plus élevé depuis septembre 2023. Entre février et avril, elle a progressé de moins de 2 % à 3 %, soit un bond de plus d'un point en deux mois. La cause directe est le choc énergétique lié au conflit : le pétrole cher se diffuse dans les coûts de transport, de production, puis dans les prix à la consommation. La BCE avait réalisé une série de huit baisses de taux entre fin 2024 et juin 2025. Ce cycle est désormais suspendu.

Joachim Nagel, président de la Bundesbank et l'un des membres les plus influents du conseil des gouverneurs, a déclaré à Francfort que si les perspectives d'inflation ne s'améliorent pas sensiblement d'ici juin, il plaidera pour une hausse des taux directeurs. Peter Kazimir, gouverneur de la Banque nationale de Slovaquie, est allé plus loin : dans une tribune publiée lundi, il a écrit qu'un resserrement monétaire en juin est "pratiquement inévitable". Ce serait la première hausse depuis septembre 2023.

Le paradoxe est réel : hausser les taux en période de choc énergétique, c'est risquer d'étouffer une économie déjà ralentie par les prix élevés. La BCE se retrouve face à un dilemme stagflationniste classique. Christine Lagarde a reconnu que la question d'un relèvement avait été débattue lors de la dernière réunion, sans aboutir. Les marchés anticipent désormais entre deux et trois hausses d'ici fin 2026.

L'élément de vérification à surveiller est simple : si l'inflation de mai, publiée avant la réunion de juin, reste au-dessus de 2,5 %, la Bundesbank aura les arguments pour forcer la décision. En dessous de 2 %, le statu quo reste possible. Le seuil de 2,5 % est la ligne de partage entre deux trajectoires monétaires très différentes pour la seconde moitié de l'année.

TotalEnergies, le gouvernement et l'impasse

La pression sur la BCE rejoint une tension plus immédiate sur le sol français : les prix à la pompe. Les deux dynamiques partagent la même origine — le pétrole cher — mais leurs sorties de crise sont structurellement incompatibles.

Lecornu a annoncé mardi que le gouvernement va "changer d'échelle et d'ampleur" sur les dispositifs de soutien aux carburants dès la semaine prochaine. Les aides actuelles, en place depuis le 27 mars et déjà révisées le 21 avril, sont jugées insuffisantes. Parallèlement, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a prévenu : si le gouvernement instaure une taxe sur les superprofits, le groupe ne maintiendra pas son plafonnement volontaire des prix à la pompe. Cette menace est directe — supprimer le plafond signifie que les prix français s'alignent sur les niveaux de marché, qui sont actuellement les plus élevés depuis 2022.

Exception notable dans ce dossier : le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a été explicite lundi. "Nous n'avons plus d'argent pour des mesures générales." La France affiche un déficit budgétaire de 42,9 milliards d'euros à fin mars. Des mesures générales de soutien aux carburants aggraveraient ce déficit, dans un contexte où la BCE pourrait relever ses taux — ce qui augmenterait le coût de refinancement de la dette française.

L'impasse est structurelle : le gouvernement a besoin de TotalEnergies pour maintenir des prix contenus, mais ne peut pas taxer ses profits sans que le groupe retire son accord volontaire. Il ne peut pas non plus subventionner massivement sans dégrader des finances publiques déjà sous tension. La seule sortie propre est une baisse du prix du baril — qui dépend elle-même de la réouverture du détroit d'Ormuz.

La vérification à suivre : si le TTF repasse durablement sous 45 euros par MWh et si le Brent recule sous 85 dollars, la pression sur les carburants s'allège mécaniquement et le dilemme politique se désamorce partiellement. Si le détroit reste bloqué au-delà de la réunion BCE du 5 juin, les deux crises — monétaire et budgétaire — se renforcent mutuellement. C'est le scénario que le rebond du CAC 40 de mardi suppose implicitement impossible. Il ne l'est pas.

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