Détroit dOrmuz bloqué|BCE face au choc pétrolier
Le CAC sous 8 000
Le Brent a bondi de 5 % en une seule séance lundi — et le CAC 40 a clôturé sous les 8 000 points pour la première fois depuis un mois. Ces deux faits ne devraient pas coexister dans un mois où les PMI manufacturiers européens surprennent à la hausse. Mais c'est précisément ce paradoxe qui révèle la nature du choc en cours.
Tout est parti d'un flux d'informations contradictoires depuis le détroit d'Ormuz. L'agence iranienne Fars a affirmé que deux missiles avaient visé une frégate américaine. L'armée américaine a démenti tout impact. Pendant ce temps, une explosion frappait un navire sud-coréen dans le même détroit. Entre annonces et démentis, le prix du baril de Brent a atteint 113,83 dollars, tiré par une attaque de drones sur le site pétrolier émirati de Fujaïrah et par le démenti des Gardiens de la Révolution sur le passage de navires commerciaux. En clair : le cinquième de la production mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié transite par ce passage — et il est désormais contesté militairement.
L'indice parisien a perdu 1,71 %, sa plus forte baisse depuis mars. Francfort a reculé de 1,24 %, Milan de 1,59 %. Wall Street a mieux résisté, le Nasdaq terminant même en légère hausse, soutenu par les résultats d'Apple, de Google et de Microsoft. L'Europe supporte davantage parce qu'elle dépend davantage : ses importations d'hydrocarbures passent en majorité par la zone Golfe, contrairement aux États-Unis, qui affichent une production de gaz record et ont transformé ce choc en avantage compétitif relatif. Ce découplage entre les deux rives de l'Atlantique n'est pas conjoncturel — il s'accentue à chaque semaine de blocage.
Ce qui n'a pas encore été pleinement intégré dans les cours, c'est la durée. Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a lui-même prévenu : plus la situation se prolonge, plus l'économie européenne se rapproche d'un véritable choc pétrolier comparable aux années 1970. Et la réunion de juin de la Banque centrale européenne se rapproche.
La BCE en terrain miné
Ce même choc énergétique que les marchés d'actions ont absorbé en baissant, les marchés monétaires l'ont absorbé en rehaussant leurs anticipations de taux. La BCE, qui avait maintenu ses taux inchangés le 30 avril, a laissé entendre qu'une hausse avait été longuement discutée en interne. Christine Lagarde a désigné juin comme le moment opportun pour trancher. Les marchés ont aussitôt intégré plusieurs hausses d'ici la fin de l'année.
Le mécanisme est direct. L'inflation en zone euro est remontée à 3 % en avril, portée par les prix de l'énergie maintenus sous pression par la guerre au Moyen-Orient. Une enquête trimestrielle de la BCE auprès de 67 grandes entreprises non financières révèle que les secteurs du transport aérien, de la logistique, de la chimie et des plastiques ont déjà relevé leurs tarifs dans des proportions à deux chiffres. Ces hausses transitent actuellement par les sous-traitants non couverts, mais leur répercussion sur l'ensemble des prix n'est qu'une question de temps si le conflit s'éternise.
La BCE tente de naviguer entre deux risques symétriques. Relever les taux trop tôt freinerait une croissance déjà fragile — la Banque de France projette une croissance française entre 0,3 % et 0,9 % selon les scénarios. Ne pas relever les taux laisserait une inflation énergétique se transformer en inflation généralisée, à l'image de 2022-2023 après l'invasion de l'Ukraine. Le membre du Conseil des gouverneurs François Villeroy de Galhau a insisté sur la nécessité d'une "masse critique" de données avant toute décision. Mais la logique des marchés obligataires n'attend pas les données — elle les anticipe.
L'inflation sous-jacente, hors énergie et alimentation, resterait contenue autour de 2,2 % selon les projections de la BCE. C'est le seul facteur qui maintient ouverte la possibilité d'un statu quo en juin. Si le Brent reste au-dessus de 110 dollars d'ici la réunion du 5 juin, cette fenêtre se fermera rapidement. Le seuil de 110 dollars est le signal à surveiller.
Le pétrole se refragmente
Pendant que l'Europe subit le choc, la géographie de l'offre se redessine. L'OPEP+ a tenu sa réunion sans mentionner officiellement la défection des Émirats arabes unis, effectifs au 1er mai. Mais en coulisses, la rupture est totale : l'Abu Dhabi National Oil Company a libéré 55 milliards de dollars pour augmenter sa production et inonder un marché mondial étranglé par les tensions du Golfe. Cette décision n'est pas une solidarité avec l'Occident — c'est un calcul stratégique. Abou Dhabi cherche à préserver ses parts de marché en dehors du cartel, au moment même où ses propres infrastructures sont visées.
En parallèle, les États-Unis accumulent des réserves de gaz naturel record et exportent à un rythme sans précédent vers une Europe assoiffée. Là où la crise d'Ormuz crée une vulnérabilité pour les Européens, elle crée une opportunité commerciale pour Washington. Ce découplage a une conséquence structurelle : la dépendance européenne aux hydrocarbures du Golfe est mise à nu, et les alternatives — terminaux GNL américains, relance des capacités nucléaires — nécessitent des investissements sur plusieurs années.
La guerre en Iran a déjà produit un effet inattendu en France : les ventes de pompes à chaleur ont progressé de 21 % au premier trimestre, atteignant 300 000 unités, le meilleur résultat depuis 2022. La logique est simple — le prix de l'électricité n'a pas suivi la même trajectoire que celui du gaz. Ce signal de substitution reste partiel et ne peut compenser le choc à court terme, mais il indique que la pression sur les fossiles accélère les arbitrages des ménages.
Le poids des preuves penche vers une persistance des prix élevés dans les semaines à venir, tant que le détroit d'Ormuz reste militairement contesté et qu'aucune désescalade formelle n'intervient. L'opération américaine "Project Freedom" — visant à escorter des navires commerciaux à travers le détroit — est le facteur clé à surveiller. Si elle aboutit à un passage sécurisé et répété, le Brent pourrait refluer vers 100 dollars d'ici la fin du mois, ouvrant la voie à un statu quo de la BCE en juin. Si elle génère une nouvelle escalade militaire, le scénario inverse s'enclenche — et les 8 000 points du CAC 40, qui ont résisté comme support symbolique tout le mois d'avril, deviendraient alors un plafond.