EssilorLuxottica 10,8 %|10 milliards pour reprendre le contrôle

· CAC

Une séance en rouge, mais pas uniforme

Le CAC 40 a terminé en net repli ce mercredi. Le cessez-le-feu prolongé avec l'Iran n'a pas suffi à calmer les esprits. Le détroit d'Ormuz reste partiellement bloqué, l'énergie reste chère, et les investisseurs ont choisi la prudence. Hermès a plongé de plus de 12 % à l'ouverture après avoir affiché des ventes en recul de 1,4 % au premier trimestre, pénalisées par les taux de change et la guerre au Moyen-Orient. Bureau Veritas a lâché 13 %, Eurofins Scientific a également chuté lourdement. Les Échos titrait : « Le prolongement de la trêve au Moyen-Orient n'émeut pas le Cac 40, Bureau Veritas et Eurofins déçoivent et chutent lourdement. »

Dans ce tableau de rouge généralisé, une donnée ressort. EssilorLuxottica a publié un chiffre d'affaires en hausse de 10,8 % au premier trimestre, porté par l'Amérique du Nord. Dix virgule huit pour cent. Dans une séance où le luxe s'effondre et où les publications déçoivent les unes après les autres, c'est un résultat qui n'aurait pas dû passer inaperçu. Et pourtant, le titre a reculé.

Pourquoi une croissance à deux chiffres ne suffit plus

Un résultat trimestriel à +10,8 % de croissance organique, c'est le genre de publication qui fait monter un titre en temps normal. Ce mercredi, ce n'est pas ce qui s'est passé. L'action EssilorLuxottica évoluait sous pression, et Bernstein avait déjà abaissé son objectif de cours quelques jours plus tôt, évoquant des « risques structurels liés à la transformation du secteur ». Mais ce n'est pas uniquement la conjoncture sectorielle qui préoccupe les investisseurs.

L'héritier Del Vecchio sollicite les banques pour un prêt de 10 milliards d'euros. L'objectif : tripler la participation familiale dans Delfin, la holding qui contrôle EssilorLuxottica. Dix milliards. C'est l'une des opérations de financement personnel les plus importantes jamais montées en Europe autour d'un actif coté. Leonardo Maria Del Vecchio, fils du fondateur Léonard Del Vecchio, cherche à concentrer encore davantage le capital familial sur le groupe d'optique franco-italien.

Ce mouvement change la nature du risque associé au titre. Ce n'est plus seulement une question de croissance ou de marché. C'est une question de gouvernance. EssilorLuxottica a déjà traversé des années de tensions internes après la fusion de 2018 entre Essilor et Luxottica — tensions entre actionnaires français et famille Del Vecchio, entre directions, entre modèles culturels. Un renforcement massif du contrôle familial, financé par endettement, relance exactement ce type d'interrogation. Un actionnaire fortement endetté sur une position de contrôle, c'est un actionnaire dont les décisions peuvent être contraintes par des échéances de remboursement, pas seulement par la stratégie industrielle du groupe.

Voilà pourquoi +10,8 % de croissance n'a pas rassuré. Le marché ne regarde pas seulement les ventes. Il regarde qui va tenir les rênes, et dans quelles conditions.

Ce que ce signal dit de l'avenir du groupe

L'histoire d'EssilorLuxottica avec les familles fondatrices est rarement simple. Après le décès de Léonard Del Vecchio en 2022, la question de la succession et du contrôle du groupe avait déjà provoqué des turbulences boursières. En 2019, lors des conflits de gouvernance post-fusion, le titre avait perdu plus de 20 % en quelques mois avant de se stabiliser une fois les lignes de pouvoir clarifiées. Ce précédent est dans toutes les mémoires.

La situation actuelle est différente sur un point : la performance opérationnelle est solide. +10,8 % au premier trimestre, tiré par l'Amérique du Nord, c'est une base de revenus qui donne de la marge. Si le financement de 10 milliards se concrétise sans créer de friction avec les autres actionnaires institutionnels — dont Delfin devra convaincre les banques de la robustesse —, le scénario favorable est celui d'une stabilisation du contrôle familial qui, paradoxalement, pourrait réduire l'incertitude de gouvernance à moyen terme.

Le scénario de rupture est différent. Si ce niveau d'endettement contraint les décisions stratégiques du groupe — sur les acquisitions, sur les dividendes, sur l'allocation de capital —, les investisseurs institutionnels pourraient réduire leur exposition de façon durable. Le niveau à surveiller : l'évolution du ratio dette/fonds propres de Delfin et toute annonce de l'AMF ou des régulateurs italiens sur les conditions de l'opération.

La croissance trimestrielle, elle, plaide pour le premier scénario. Mais la question que le marché pose ce soir n'est pas « EssilorLuxottica est-il performant ? » La question est : « Qui décide, et à quel prix ? »

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