Kering 3,64% sur résultats Richemont|Gucci, 11e trimestre de baisse
Le rallye par procuration — Kering monte sur les résultats d'un concurrent
Le 15 juillet 2026, Kering a bondi de 3,64%, signant l'une des plus fortes hausses du CAC 40. Ce n'est pourtant pas Kering qui a publié des résultats ce jour-là, mais Richemont — le propriétaire de Cartier et Van Cleef et Arpels. Le groupe suisse a affiché une croissance organique de 20%, pulvérisant le consensus des analystes calé à 11%. L'ensemble du luxe européen a suivi dans son sillage, et Kering a encaissé le chèque sans avoir présenté un seul chiffre propre.
La divergence entre les deux maisons est saisissante. Richemont a vu sa division joaillerie croître de 24% en données comparables, le Japon progressant de 36% et les Amériques de 27%. Kering, lui, présentait quelques semaines plus tôt un Gucci en recul de 8% au premier trimestre, pour le onzième trimestre consécutif de dégradation. Le marché a pourtant traité les deux noms comme des jumeaux ce mercredi, les faisant monter ensemble. Le bottleneck central est là : la force de Richemont est portée par la joaillerie, segment que Kering est précisément en train de développer — mais qu'il ne possède pas encore.
La question que le marché n'a pas encore tranchée est précisément là. Pour UBS, les résultats de Richemont sont un signe positif pour l'ensemble du secteur. Pour Deutsche Bank, il reste à déterminer dans quelle mesure cette vigueur est due aux dépenses dans le luxe en général, par opposition à une dynamique propre à Richemont. Ce conflit de lecture entre maisons de courtage de premier rang n'est pas rhétorique : il définit si la hausse de Kering est un signal d'achat ou une opportunité de sortie avant que les chiffres propres du groupe ne reprennent le centre du cadre.
Le plan De Meo — doubler la marge sur un socle fragilisé
Luca de Meo présente aujourd'hui même son plan stratégique à Florence. L'ambition affichée est de plus que doubler la marge opérationnelle de Kering par rapport à 2025, en combinant cost-killing, recentrage sur les maisons les plus prometteuses et investissement ciblé sur la joaillerie et le digital. Le chiffre d'affaires de Gucci pour le premier trimestre 2026 s'est établi à 1,35 milliard d'euros, légèrement sous le consensus de 1,37 milliard — et la marque qualifie elle-même cette période de première étape significative d'un redressement qui n'est donc pas encore visible dans les comptes.
L'analyste Luca Solca chez Bernstein a formulé le problème avec une précision rare : la mise à jour des prévisions pour le premier trimestre 2026 confirme ce que l'on a constaté à maintes reprises avec les récits de développement personnel — il est plus facile et plus rapide pour le marché de croire à une reprise que pour la direction de la mettre en œuvre. Ce n'est pas un avertissement sur la stratégie de De Meo, c'est un avertissement sur le rythme de valorisation. Kering a déjà rebondi sur l'espoir; l'exécution, elle, prend des trimestres.
En parallèle du plan stratégique, Kering a annoncé la nomination de Romain Spitzer au poste de directeur général de Bottega Veneta, à compter du 1er septembre. Spitzer arrive directement de LVMH, où il dirigeait le Fragrance Group Beauty englobant Givenchy, Kenzo Parfums et Maison Francis Kurkdjian. Ce recrutement est un signal opérationnel concret : De Meo fait venir un cadre formé chez le concurrent le plus performant du secteur pour consolider la maison jugée la plus solide et la plus distincte du groupe. Mais Bottega Veneta n'est pas Gucci — et c'est Gucci qui fait ou défait la thèse Kering.
Le consultant James Touati résume l'hypothèse implicite que le rallye du jour valide prématurément : le nerf de la guerre, c'est Gucci. Tant que cette marque phare n'est pas redevenue un moteur, Kering reste un puzzle mal assemblé. Ce n'est pas une critique du plan De Meo — c'est la condition nécessaire et non encore satisfaite que le marché est en train de prix. La joaillerie, les nominations, le plan Florence : tout cela est réel. Mais aucun de ces éléments ne répare Gucci ce trimestre.
Joaillerie contre mode — la structure de valeur cachée de Kering
La vraie leçon des résultats de Richemont n'est pas que le luxe repart — c'est que la joaillerie redéfinit le luxe. Chez Richemont, la division joaillerie représente près de 80% du chiffre d'affaires et a progressé de 24% en comparable. L'horlogerie, longtemps en déclin, a retrouvé la croissance à 6%. Le marché récompense les marques à haute désirabilité intemporelle, peu dépendantes des effets de mode. C'est précisément le pari stratégique que Kering formule avec la création d'un pôle joaillerie — mais il part de presque zéro dans ce segment comparé à Richemont.
Voilà l'hypothèse que le marché est en train d'acheter sans l'énoncer : Kering vaut aujourd'hui pour ce qu'il projette de devenir, pas pour ce qu'il est. Le Stoxx Europe Luxury 10 a cédé 13% depuis le début de l'année 2026 sous le double effet de la guerre en Iran et de la faiblesse chinoise. Dans ce contexte, le plan De Meo est traité comme une option réelle sur la reconstruction — option que le halo Richemont a rendue soudainement moins chère à acquérir. L'accord de licence beauté de 50 ans entre Gucci et L'Oréal, le pôle joaillerie en développement, la nomination Spitzer : chacun est une brique. La question est de savoir si les investisseurs paient déjà pour l'édifice fini.
Le risque structurel est que le secteur entier navigue en territoire déprécié depuis le début de l'année, et que la remontée d'aujourd'hui soit davantage un rebond technique sur des valorisations basses qu'un reclassement fondamental. Pour les détenteurs de Kering, la question n'est donc pas si De Meo a la bonne stratégie — la majorité des analystes le reconnaissent — mais si la décote actuelle offre suffisamment de marge de sécurité pour traverser les trimestres d'exécution qui restent avant que Gucci ne confirme son point d'inflexion.
Florence, le 16 juillet — les deux conditions qui séparent l'opportunité du piège
Le premier filtre est aujourd'hui même : la présentation du plan stratégique par Luca de Meo à Florence. Si le plan chiffre des objectifs de marge intermédiaires par marque — et pas uniquement l'objectif global de doublement — et si De Meo fixe une date à laquelle Gucci doit avoir stabilisé ses ventes, les investisseurs disposent d'un benchmark concret à tracker. Un plan exprimé en termes généraux sans jalons Gucci spécifiques serait, au contraire, un signal que l'incertitude d'exécution reste entière. Le deuxième filtre, plus tardif mais plus déterminant, sont les chiffres Gucci du deuxième trimestre attendus mi-octobre : c'est là que le onzième trimestre de baisse s'arrête — ou se prolonge.
Pour le détenteur actuel, la posture est de tenir jusqu'au plan de Florence, en observant si De Meo chiffre des seuils Gucci intermédiaires — et de réduire l'exposition si le plan reste dans le registre de la vision sans engagements opérationnels mesurables. Pour le candidat à l'entrée, Kering devient un point d'entrée défendable si le plan Florence ancre une trajectoire Gucci quantifiée et si les chiffres du deuxième trimestre, attendus mi-octobre, montrent une stabilisation des ventes — même modeste. Si Gucci affiche un douzième trimestre de recul après un plan présenté comme le reset complet, le rally d'aujourd'hui aura été un piège de secteur, pas un signal de fond.
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