Le Slip Français ALLSF|7% à louverture, -3% en 2h

· CAC

Un slip à la Bourse le 14 juillet

Le Slip Français a fait ses premiers pas sur Euronext Growth Paris ce 14 juillet 2026 au prix d'introduction de 14,80 euros par action. En quelques minutes, le titre s'est envolé jusqu'à 15,90 euros, soit une progression de 7,4%, avant de perdre tout son élan et de revenir à sa valeur initiale dans les deux premières heures de cotation.

Pourtant, l'opération avait été présentée comme un succès : souscrite 1,15 fois, avec 7 250 investisseurs particuliers engagés et 13,75 millions d'euros de demandes totales. La question que ce premier jour pose immédiatement est celle-ci : si l'enthousiasme populaire était réel, qu'est-ce qui a pesé sur le titre dès l'ouverture ? La réponse tient dans la structure même de l'opération.

Sur les 13 millions d'euros levés, seulement 5 millions constituent une augmentation de capital réelle. Les 8 millions restants correspondent à des cessions d'actions par des fonds de capital-investissement historiques — 360 Capital Partners et Experienced Capital — qui ont choisi précisément ce jour pour réduire leur exposition. La demande populaire et la sortie institutionnelle se sont croisées au même prix, le même matin, le 14 juillet.

Le paradoxe de la sortie PE : qui valorise quoi ?

La mécanique du capital révèle la tension centrale de cette introduction. D'un côté, 7 250 citoyens français ont injecté 5 millions d'euros en souscrivant à l'offre publique, convaincus par la promesse industrielle et l'identité Made in France. De l'autre, les fonds qui ont accompagné l'entreprise pendant une décennie ont cédé pour 8 millions d'euros de titres au même prix de 14,80 euros.

Ce détail mérite attention. Léa Marie, directrice exécutive, l'a reconnu sans ambiguïté dans un entretien à BFM Bourse : les fonds de private equity, compte tenu de leurs horizons d'investissement, auraient normalement attendu 2028 pour sortir. Ils ont néanmoins choisi de céder en 2026. Ce n'est pas une sortie contrainte, c'est une décision délibérée à un prix qu'ils ont jugé acceptable aujourd'hui — deux ans avant leur propre horizon.

Les fondamentaux rendent ce choix lisible. Le Slip Français affiche un chiffre d'affaires 2025 de 21,1 millions d'euros et un bénéfice net de 0,7 million. La valorisation à l'introduction, 19,2 millions d'euros, représente donc moins d'un an de chiffre d'affaires. L'analyste de Saxo, Dorian Anglada, souligne que la marque, malgré une notoriété de 60% en France, ne détient que 4% du marché des sous-vêtements masculins. C'est cet écart entre notoriété et part de marché que les fonds laissent désormais aux particuliers à convertir.

Challenges et l'AFP notent que l'opération reste sous la moyenne de 29 millions d'euros des introductions sur Euronext Growth, et que la communication patriotique du 14 juillet ne change pas les équations économiques. Le Figaro décrit de son côté des premiers pas solides. Ces deux lectures ne se contredisent pas : l'une jauge la mécanique financière, l'autre l'émotion du premier jour. Le point aveugle demeure le même : la conversion de la notoriété en revenus récurrents reste entièrement à prouver.

Le vrai pari : le « Made in France as a Service »

Ce que les fonds PE ont laissé derrière eux, c'est précisément l'essentiel de la thèse. Le Slip Français affiche 60% de notoriété en France mais seulement 4% de part de marché dans les sous-vêtements masculins. L'entreprise s'est fixé l'objectif de doubler cette part à 8% d'ici 2030. Ce mouvement repose sur un levier précis : le prix a été ramené de 40 euros à 20 euros en trois ans, en internalisant la production dans trois usines françaises propres à la marque.

Mais la vraie rupture dans le modèle ne porte pas sur les slips. Elle porte sur ce que Les Échos désigne comme le « Made in France as a Service » : l'ambition de vendre la capacité industrielle à des marques tierces. Le marché adressable est estimé à plus d'un milliard d'euros. Les trois usines du groupe — Bonne Nouvelle à Aubervilliers, Fier(T) pour les tee-shirts, La Belle Paire à Limoges — constituent l'actif industriel que les 3,7 millions de fonds propres nets vont partiellement financer.

L'analyste de Saxo le formule sans détour : le potentiel existe, mais il s'accompagne d'un risque d'exécution qui ne doit pas être sous-estimé. La difficulté tient à la dualité du projet. Renforcer la marque grand public et développer simultanément une plateforme industrielle BtoB pour marques tierces mobilisent les mêmes équipes, les mêmes usines et les mêmes fonds propres. L'hypothèse que les deux axes se renforcent mutuellement, et ne se cannibalisent pas, est le point aveugle central que la thèse ne documente pas encore.

Posture investisseur : entrée ou observation

Pour les souscripteurs qui détiennent l'action depuis l'introduction, la variable à surveiller n'est pas la notoriété de la marque, déjà établie. Le déterminant réel est la vitesse de conversion du pipeline BtoB. Les premiers contrats de fabrication pour marques tierces et leur contribution au chiffre d'affaires du second semestre 2026 constituent le signal le plus précoce disponible avant les résultats annuels. Si cette ligne de revenus démarre, le modèle à double moteur est crédible. Dans le cas contraire, le titre risque de rester valorisé uniquement sur la marque grand public, dont le potentiel seul ne justifie pas de prime significative sur le prix d'introduction.

Pour ceux qui n'ont pas souscrit à l'IPO, la posture est celle de l'observation armée. Le titre à 14,80 euros valorise une entreprise de 21 millions de chiffre d'affaires dont la rentabilité 2025 reste symbolique à 0,7 million de bénéfice net. Une entrée trouve sa justification si les premiers revenus BtoB confirment que la plateforme industrielle attire effectivement des marques tierces — le signal qui transformerait un pari de marque en une thèse de groupe industriel intégré. Le piège se matérialise si la croissance reste mono-marque grand public, avec des coûts marketing qui s'accélèrent sans que la part de marché franchisse un palier mesurable vers l'objectif de 8% en 2030. La première publication semestrielle est le moment de vérité le plus proche pour arbitrer entre les deux scénarios.

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