Nasdaq record vs Pétrole|Le risque géopolitique

2026-04-22 · CAC

Hormuz en feu

Mercredi, la saisie par l'Iran de deux porte-conteneurs dans le détroit d'Ormuz a coïncidé avec un sommet historique du Nasdaq au cours de la même après-midi. Ce paradoxe n'est pas fortuit : il constitue la tension fondamentale du marché actuel.

Avant le conflit, 20 millions de barils de pétrole transitaient quotidiennement par le détroit d'Ormuz. Ce flux est désormais réduit à un filet. Si l'Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis mobilisent leurs oléoducs de dérivation au maximum de leur capacité, chaque jour de fermeture de ce point de passage stratégique prive le monde de 10 à 15 millions de barils. Le baril de Brent a franchi le seuil des 102 dollars mercredi, tandis que le WTI a dépassé les 93 dollars. Depuis le début de l'année, les cours du pétrole affichent une progression de plus de 50 %.

Cet impact n'a rien d'abstrait. Le secteur aérien réduit déjà ses vols. Southwest Airlines a souligné que la flambée du carburant pesait directement sur ses perspectives pour le deuxième trimestre, entraînant une baisse généralisée du secteur sous la pression des marges. United Airlines avertit désormais que l'ère des voyages aériens abordables pourrait toucher à sa fin.

La pression inflationniste ne se limite pas au kérosène. La guerre avec l'Iran a déjà perturbé l'approvisionnement en hélium, un composant critique et irremplaçable pour la fabrication des semi-conducteurs. Le complexe de Ras Laffan au Qatar, qui assure 30 % de la production mondiale d'hélium de haute pureté, est à l'arrêt depuis le 2 mars. Si les géants sud-coréens Samsung et SK Hynix disposent de stocks suffisants jusqu'en juin, le compte à rebours est désormais lancé.

Dans ce contexte, les économistes repoussent l'horizon des baisses de taux de la Réserve fédérale. Avec des anticipations d'inflation à un an s'élevant déjà à 4,8 %, le choc énergétique devient le principal obstacle à un assouplissement monétaire. ServiceNow a publié mercredi des résultats trimestriels supérieurs aux attentes, mais ses revenus d'abonnement ont subi un impact de 75 points de base dû aux retards de contrats au Moyen-Orient, entraînant une chute du titre de 14 %. Le directeur financier a explicitement invoqué une « prudence accrue » liée au contexte géopolitique.

Donald Trump a prolongé le cessez-le-feu mercredi, évoquant un gouvernement iranien « sérieusement fracturé ». Cependant, Téhéran a rejeté toute discussion formelle et sa marine a continué de saisir des navires quelques heures seulement après cette annonce. UBS anticipe désormais que le Brent restera au-dessus des 90 dollars, même en cas d'accord de paix, estimant qu'il faudra des mois pour relancer la production et des années pour réparer les infrastructures endommagées.

Le levier de l'IA

Si le Nasdaq atteint des records alors que le pétrole dépasse les 102 dollars, c'est grâce à une force dominante : les investissements dans les infrastructures d'IA sont désormais assez massifs pour occulter les vents contraires macroéconomiques traditionnels.

Google a dévoilé mercredi ses unités de traitement de tenseurs (TPU) de huitième génération, composées de deux puces distinctes : le TPU 8t pour l'entraînement et le TPU 8i pour l'inférence. Cette architecture scindée est loin d'être anecdotique. Selon Google, l'essor des agents d'IA capables de gérer des tâches complexes nécessite une spécialisation du silicium. Le TPU 8i combine une mémoire à haute bande passante avec trois fois plus de SRAM que son prédécesseur pour éliminer les goulots d'étranglement de latence. Google revendique une performance par dollar supérieure de 80 % par rapport à la génération précédente.

Cette annonce a suffi à orienter les marchés. Alphabet a progressé de 2 % sur la séance. Arista Networks a atteint un sommet historique grâce à son rôle dans l'architecture Virgo de Google, tandis que Marvell Technology a bondi de 13 % suite à des rumeurs de discussions pour des puces personnalisées avec le géant californien.

Le rallye des puces s'est étendu bien au-delà de Google. Micron a progressé de 6 %, les investisseurs misant sur sa position structurelle de seul fabricant américain de mémoire à haute bande passante (HBM). Au dernier trimestre, ses revenus liés au cloud ont presque doublé sur un an, avec une marge brute de 66 %. AMD a gagné 4 % grâce à sa dynamique dans les centres de données, et Broadcom a grimpé de 4 %, ses revenus liés à l'IA atteignant un rythme annuel de 8,4 milliards de dollars, en hausse de 106 %.

La thématique énergétique liée à l'IA a été plus explicite encore. GE Vernova a bondi de 13 % après avoir annoncé 18,3 milliards de dollars de commandes au premier trimestre, une hausse organique de 71 %. Son segment électrification a enregistré 2,4 milliards de dollars de commandes pour les centres de données en un seul trimestre, soit plus que la totalité prévue pour 2025. L'entreprise a relevé ses prévisions de flux de trésorerie disponible entre 6,5 et 7,5 milliards de dollars. Sa capitalisation boursière dépasse désormais celle de GE Aerospace.

Lam Research complète ce tableau. Le fabricant d'équipements pour semi-conducteurs a publié un chiffre d'affaires trimestriel de 5,84 milliards de dollars, en hausse de 23,8 %, et prévoit 6,6 milliards pour le trimestre suivant, soit 9,4 % de plus que le consensus. Les 650 milliards de dollars d'investissements promis cette année par Amazon, Microsoft, Google et Meta ne sont plus des projections, mais se matérialisent concrètement dans les carnets de commandes.

Le facteur clé

Deux dynamiques opposées s'affrontent simultanément. Le cycle des infrastructures d'IA génère une vague de résultats records qui soutient l'ensemble du marché. En parallèle, la guerre iranienne provoque un choc énergétique qui retarde les baisses de taux et pèse sur les marges logicielles. Mercredi, les actions technologiques l'ont emporté sur le risque géopolitique, mais cet équilibre reste fragile.

Les résultats de Tesla illustrent parfaitement cette tension. L'entreprise a battu les estimations de profit et généré 1,4 milliard de dollars de flux de trésorerie disponible, mais son chiffre d'affaires a déçu. Le titre a cédé ses gains après-bourse lorsque le groupe a annoncé des dépenses d'investissement de 25 milliards de dollars pour l'année, soit 5 milliards de plus que prévu. Le pivot vers l'IA, incluant les robots Optimus et les robotaxis, exige des dépenses colossales avant de générer des revenus. Cette équation ne tient que si le marché continue de tolérer des Capex élevés.

Pour l'instant, l'IA domine : plus de 80 % des entreprises du S&P 500 ayant publié leurs résultats ont dépassé les attentes, principalement dans les secteurs exposés à cette technologie. Toutefois, si le pétrole dépasse les 110 dollars et que les anticipations d'inflation franchissent les 5 %, la trajectoire de la Fed changera radicalement. La compression des multiples qui s'ensuivrait frapperait durement les valeurs technologiques les plus dépensières.

Un scénario de normalisation demeure possible. La prolongation du cessez-le-feu et les divisions internes en Iran pourraient mener à une résolution négociée sous quelques semaines. Si Ormuz rouvre et que le pétrole reflue vers 80 dollars, la Fed retrouvera une marge de manœuvre, les marges industrielles se redresseront et le rallye de l'IA profitera de taux d'actualisation plus faibles.

Deux indicateurs seront déterminants jeudi : l'indice PMI S&P Global pour les services, attendu à 50,0, et les inscriptions hebdomadaires au chômage, prévues à 212 000. Un essoufflement de l'activité confirmerait l'impact des coûts de l'énergie. À l'inverse, toute hausse du chômage signalerait que les embauches liées à l'IA ne parviennent plus à absorber les suppressions de postes dans les secteurs du transport et de la consommation. Si ces données déçoivent, la capacité du marché à se maintenir à des niveaux records par les seuls bénéfices subira son premier test réel.