Newcleo 220 M sur le Nasdaq|La filière nucléaire française a-t-elle perdu son investisseur ?

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Une journée à la Bourse de Paris marquée par les levées de fonds et les signaux contradictoires

La séance du 28 mai 2026 à Paris s'est déroulée dans un contexte de décisions capitalistiques majeures. Carrefour a bouclé une émission obligataire sustainability-linked de 750 millions d'euros, signal que la grande distribution française accède encore à des conditions de financement favorables malgré la prudence affichée par la Banque centrale européenne. François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France et membre du Conseil des gouverneurs de la BCE, a rappelé dans la journée que l'institution n'hésiterait pas à agir pour contenir l'inflation — un avertissement qui maintient les coûts de financement sous pression pour les émetteurs les plus fragiles.

Du côté des valeurs industrielles, Eramet a vu ses actionnaires approuver en assemblée générale extraordinaire une délégation de compétence pour une augmentation de capital d'un montant maximal de 500 millions d'euros, opération destinée à renforcer ses fonds propres dans un cycle minier sous tension. Soitec a publié des résultats annuels dégradés mais a simultanément annoncé anticiper une hausse d'environ 15 % de son chiffre d'affaires au premier trimestre de l'exercice en cours à données comparables — un écart entre le bilan passé et la trajectoire projetée qui pose une question sur la fiabilité des reprises dans les semi-conducteurs. GTT a reçu une commande de HD Korea Shipbuilding & Offshore Engineering portant sur la conception des cuves de deux nouveaux méthaniers pour Sonangol, signal que la demande en GNL reste soutenue malgré les incertitudes géopolitiques sur l'énergie.

Ces flux de financement et de commandes coexistaient avec une information qui n'a pas encore pleinement traversé les écrans de trading : Newcleo, la start-up nucléaire franco-italienne valorisée 2,4 milliards de dollars, annonçait son entrée en bourse sur le Nasdaq américain, après avoir levé 220 millions de dollars auprès d'investisseurs américains avant même la clôture de l'opération.

Newcleo choisit Wall Street au moment précis où Paris recule

Newcleo n'est pas une start-up ordinaire. Fondée en 2021, elle porte deux projets en France pour un montant total de trois milliards d'euros : un petit réacteur modulaire refroidi au plomb en Indre-et-Loire, et une usine de retraitement du combustible nucléaire — dite MOX — de 1,8 milliard d'euros sur 46 hectares dans l'Aube, entre Pont-sur-Seine et Marnay-sur-Seine, avec une promesse de 1 700 emplois à plein régime. Depuis 2021, la société a levé plus de 780 millions de dollars de financements privés. Elle a signé il y a deux jours un contrat lui donnant accès au stock de plutonium usagé des États-Unis, en partenariat avec Oklo, la start-up nucléaire américaine partiellement financée par Sam Altman d'OpenAI.

La prémisse que le marché traitait comme acquise jusqu'ici était la suivante : les projets français de Newcleo étaient soutenus par l'État, dans le cadre de France 2030, ce qui rendait le risque réglementaire et de financement gérable pour un investisseur européen. Cette prémisse est désormais en question. Selon une information de La Tribune, Newcleo n'aurait pas été retenu lors de l'audition de fin avril pour un nouveau soutien France 2030. Le dirigeant Stefano Buono a pourtant répété que le soutien public était nécessaire pour continuer à investir en France.

C'est dans ce contexte que la décision de coter sur le Nasdaq change de signification. Ce n'est pas une diversification de la base d'investisseurs. C'est un pivot de la source de capital : 220 millions de dollars levés aux États-Unis avant l'IPO, un partenaire américain pour l'usine MOX américaine budgétée à deux milliards de dollars, et une valorisation de 2,4 milliards exprimée en dollars, pas en euros. Les investisseurs européens qui avaient positionné Newcleo comme un actif deeptech nucléaire bénéficiant d'un soutien public français n'ont pas encore pleinement repositionné cette ligne — le Nasdaq américain pricera Newcleo dans un registre de croissance technologique, pas dans celui d'un actif d'infrastructure soutenu par l'État. Ces deux cadres de valorisation ne coexistent pas longtemps.

La filière nucléaire française de rupture : qui finance la suite ?

La question que le marché n'a pas encore résolue est celle du financement des projets français de Newcleo. La prochaine étape observable est double : soit France 2030 confirme ou infirme officiellement l'exclusion de Newcleo, soit le succès de l'IPO sur le Nasdaq produit un capital suffisant pour que la société avance en France sans soutien public — ce qui validerait la thèse selon laquelle le capital américain peut financer des projets industriels en France mieux que l'État français. Si ce second scénario se matérialise, il pose une question structurante pour toute la filière nucléaire française de rupture : les startups comme Naarea, Jimmy Energy ou Stellaria, qui attendent elles aussi des décisions France 2030, peuvent-elles reproduire la même stratégie de pivot américain ?

La condition de continuation du projet français de Newcleo repose sur un seuil : si l'IPO Nasdaq dépasse sa valorisation cible de 2,4 milliards de dollars et génère un produit net suffisant pour financer au moins la phase de développement de l'usine MOX dans l'Aube, le refus de France 2030 devient absorbable. Soitec, dont la guidance de +15% pour le prochain trimestre contraste avec des résultats annuels dégradés, illustre le même mécanisme : un acteur français du deeptech peut reconstituer sa trajectoire de valorisation sans que le présent reflète encore le futur anticipé — mais seulement si le capital suit. Pour Newcleo, ce capital est désormais américain.

La condition de rupture est inverse. Si le marché américain valorise Newcleo comme un actif de croissance pré-revenue — ce qu'elle est objectivement, avec 80 millions de dollars de chiffre d'affaires en 2024 et des projets qui ne seront opérationnels que dans plusieurs années — la pression sur la liquidité de la société redevient immédiate. Dans ce cas, le refus de France 2030 n'est plus absorbable et les projets français sont à risque de gel. Le premier indicateur que le marché peut observer est simple : le prix de l'action Newcleo dans les premières semaines suivant son admission au Nasdaq, et la part des souscripteurs institutionnels américains dans l'opération. Si les institutionnels dominent, la thèse du pivot tient. Si le flottant est majoritairement retail, le signal est inverse.

Ce que cette journée laisse sans réponse n'est pas la survie de Newcleo. C'est si la France peut encore prétendre détenir une filière nucléaire de rupture dont elle finance réellement le développement, ou si elle se contente d'en accueillir les emplois une fois que le capital américain en a validé la trajectoire.

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