Ormuz bloqué, Brent à 111|Fed et BCE face au piège énergétique
Ormuz : le verrou mondial
Un seul méthanier a traversé le détroit d'Ormuz depuis le début du conflit entre les États-Unis et l'Iran. Un seul, en plusieurs semaines. Et ce passage isolé a été présenté comme une nouvelle encourageante.
Voilà le paradoxe qui structure l'ensemble des marchés en ce moment. Le détroit d'Ormuz concentre 20 % des réserves mondiales de pétrole et de gaz. Son blocage prive les marchés de 11 millions de barils par jour, selon l'Agence internationale de l'énergie. Le Brent dépasse désormais les 111 dollars le baril. Ce n'est plus un pic de crise — c'est un plancher qui s'installe.
Patrick Pouyanné, le patron de TotalEnergies, a formulé l'alerte le plus clairement : les stocks de surplus ont été absorbés. Si la situation dure encore deux ou trois mois, l'Europe entrera dans une ère de pénurie effective, comme l'Asie du Sud-Est la subit déjà. L'Asie fait des rationnements et se tourne vers le charbon. L'Europe, elle, surpaye pour éviter cette même réalité.
Le risque de l'été est précis. La saison touristique amplifie structurellement la demande de diesel et de kérosène. Des compagnies aériennes annulent déjà des vols, faute de kérosène à prix supportable. Janiv Shah, analyste chez Rystad Energy, confirme que les importations depuis le Moyen-Orient et l'Asie se sont contractées au point de créer un risque de pénurie sur ces deux carburants d'ici juillet. Le commissaire européen Dan Jorgensen a évoqué une approche « très rapide » d'une crise d'approvisionnement. La France, elle, dispose encore de plus de trois mois de stocks. Ce coussin existe — mais il s'efface à chaque semaine qui passe.
OPEP fracturée : les Émirats claquent la porte
C'est dans ce contexte de prix élevés que les Émirats arabes unis ont annoncé leur retrait de l'OPEP et de l'OPEP+, effectif au 1er mai. Après six décennies au sein de l'organisation, Abou Dhabi part — et le timing dit tout.
Les Émirats produisaient 3,4 millions de barils par jour avant la guerre. Ils reprochaient depuis plusieurs années à leurs alliés du Golfe leur manque de fermeté face à l'Iran. La décision de quitter l'OPEP intervient précisément au moment où la production est contrainte par le conflit et où le prix du baril atteint des niveaux qui rendent toute discipline de production moins intéressante financièrement. Produire plus, vendre librement, encaisser à 111 dollars : c'est le calcul implicite.
La fracture au sein de l'OPEP+ n'est pas que symbolique. Elle retire à l'organisation l'un de ses membres les plus importants en volume, au moment précis où la coordination sur les quotas était déjà mise à l'épreuve par la guerre. Le marché intègre désormais la possibilité d'une offre émiratie non coordonnée — ce qui ajoute une couche d'imprévisibilité supplémentaire aux prix du brut.
Sur les marchés européens, la réaction a été immédiate. TotalEnergies(TTE) a progressé de 2,84 % dans la séance, profitant directement des prix élevés. À l'inverse, Air Liquide(AI) a décroché de plus de 3 %, pénalisé par un chiffre d'affaires trimestriel inférieur aux attentes et par le renchérissement de ses coûts d'énergie. Le CAC 40 a terminé en baisse de 0,5 %, à 8 104 points. Le secteur technologique a cédé 1,8 %. C'est la structure d'un marché qui se réaligne autour d'un seul facteur directeur : le prix de l'énergie.
Fed et BCE : le piège des banques centrales
La Fed se réunit mercredi, la BCE jeudi. Les deux banques centrales arrivent à cette semaine décisive dans la même posture : elles ne peuvent ni baisser ni monter les taux sans risque majeur.
La BCE a adopté ce que sa présidente Lagarde appelle une politique de « gradualité » et d'« optionnalité ». En pratique, cela signifie ne rien décider tant que la durée du conflit reste inconnue. Les anticipations d'inflation en zone euro ont bondi selon la dernière enquête de la BCE. Les ménages voient les prix de l'énergie monter, les prix alimentaires suivre, et ils ajustent leurs anticipations en conséquence. Or ces anticipations, si elles s'ancrent, deviennent auto-réalisatrices — c'est précisément ce que la BCE veut éviter en conservant une rhétorique restrictive sans pour autant relever ses taux. La croissance est trop faible pour supporter un resserrement, l'inflation trop visible pour justifier un assouplissement.
La Fed est dans un miroir similaire. Le dollar sera testé par le choc énergétique simultanément à la décision de politique monétaire. Jerome Powell tient sa dernière conférence de presse avant la fin de son mandat dans cet environnement. Un relèvement de taux aggraverait la compression de la demande ; une pause prolongée, avec un Brent à 111 dollars, alimente directement l'inflation importée.
Le scénario central reste une stabilité des taux des deux côtés de l'Atlantique, avec une ou deux baisses envisagées en seconde moitié 2026 — à condition que les données d'inflation convergent vers 2 % et que la croissance se stabilise. Mais cette condition dépend entièrement de ce qui se passe dans le détroit d'Ormuz. Si le conflit se prolonge au-delà de l'été, les prix de l'énergie contraindraient les banques centrales à durcir leur politique au milieu d'une économie fragilisée. C'est le scénario stagflationniste que les marchés ne pricent pas encore pleinement — mais que le niveau du Brent commence à signaler. Ce qui pourrait prouver le contraire, c'est une ouverture diplomatique tangible avant la fin mai : les indicateurs à surveiller sont les déclarations conjointes américano-iraniennes et le niveau du Brent en dessous de 100 dollars.