Pétrole à 108|BCE et Fed sous pression maximale

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Ormuz : le verrou mondial

Le détroit d'Ormuz est toujours fermé, et pourtant les marchés européens refusaient de paniquer ce lundi. Ce calme apparent dissimule une mécanique économique qui se tend à chaque heure qui passe.

Vingt pour cent du pétrole brut mondial transite par ce corridor de quarante kilomètres. Depuis le début du conflit au Moyen-Orient le 28 février, ce corridor est paralysé par un double blocage irano-américain. Le Brent évolue désormais autour de 108 dollars le baril, le WTI autour de 96 dollars — soit une hausse de cinquante pour cent depuis le déclenchement de la guerre.

L'Iran a formulé une nouvelle proposition ce lundi : une réouverture du détroit en échange d'un report des négociations nucléaires. Washington exige l'inverse — le nucléaire d'abord, Ormuz ensuite. Ce point de friction unique maintient une prime de risque élevée et durable sur les marchés pétroliers.

Patrick Pouyanné, patron de TotalEnergies, a prévenu que si le blocage perdurait deux ou trois mois supplémentaires, la France entrerait dans une ère de pénurie énergétique. Le président de l'Ufip, l'organisation du secteur pétrolier, a précisé que les approvisionnements français tiendraient jusqu'à fin mai — pas au-delà, si rien ne change. Transavia France en offre déjà un signal concret : la compagnie a annoncé des annulations de vols en mai et juin, invoquant directement la hausse du kérosène, même si ces suppressions représentent moins de deux pour cent de son programme.

La chaîne causale est directe. Le blocage d'Ormuz contracte l'offre mondiale de brut. Les prix de l'énergie s'envolent. Les coûts de transport, d'alimentation et de services suivent. Les ménages freinent leurs dépenses. Et les banques centrales, censées contrôler l'inflation, se retrouvent face à une inflation qu'elles ne peuvent pas éteindre avec leurs instruments habituels — parce qu'elle vient d'un choc d'offre géopolitique, non d'une demande excessive.

Banques centrales : le piège

C'est précisément ce paradoxe qui transforme la semaine à venir en épreuve de vérité pour la politique monétaire mondiale. La Réserve fédérale américaine se réunit mardi et mercredi. La Banque centrale européenne rend sa décision mercredi également. Aucune hausse de taux n'est formellement attendue — et pourtant, les marchés scrutent chaque mot.

La Fed maintient son taux directeur dans la fourchette de 3,50 % à 3,75 % depuis décembre 2025. L'inflation américaine a atteint sa plus forte progression en quatre ans en mars, alimentée directement par le choc pétrolier. Jerome Powell, dont le mandat expire le 15 mai, présidera ce qui sera probablement sa dernière réunion. Son successeur pressenti, Kevin Warsh, doit encore être confirmé par le Sénat — une confirmation désormais débloquée après que le département de la Justice a abandonné son enquête sur Powell vendredi.

La BCE est dans une position symétrique mais différente. Felix Feather, économiste chez Aberdeen, estime que Christine Lagarde devrait maintenir les taux à 2 % cette semaine, mais utiliser sa conférence de presse pour préparer le terrain à des hausses dès le mois de juin. Citi va plus loin : la banque anticipe deux hausses de taux de la BCE cet été, directement imputables à la perturbation du détroit d'Ormuz. L'enquête interne de la BCE publiée lundi montre peu de signes d'effets de second tour — ce qui laisse encore une fenêtre pour la prudence. Mais cette fenêtre se rétrécit.

Le dilemme est classique dans sa forme, mais extrême dans son intensité. Hausser les taux pour contenir l'inflation pétrolière risque d'étouffer une demande déjà fragilisée. Le moral des consommateurs allemands devrait chuter à moins 33 points en mai — son niveau le plus bas depuis février 2023. L'Allemagne, première économie de la zone euro, donne le tempo de la consommation européenne. Ce signal de détérioration est arrivé avant même que les hausses de coûts énergétiques ne se soient pleinement répercutées dans les prix à la consommation.

Les résultats des cinq Magnifiques — Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon et Meta — attendus dans les prochains jours ajoutent une couche supplémentaire d'incertitude. Si ces chiffres déçoivent, le rebond de dix pour cent du S&P 500 depuis mars perdrait son principal moteur. Si les résultats surprennent à la hausse malgré le contexte géopolitique, ils pourraient temporairement découpler les marchés actions de la réalité pétrolière. Qualcomm illustrait déjà cette dynamique en bondissant de 9,5 % sur des spéculations autour d'un projet avec OpenAI.

CAC 40 et les risques croisés

Le CAC 40 a terminé en légère baisse ce lundi, après un mois de rebond. Cette hésitation concentre plusieurs risques qui se superposent sans encore se déclencher simultanément.

Le premier est direct : la hausse du pétrole pèse sur les entreprises à forte consommation d'énergie et sur les transporteurs. BNP Paribas publie ses résultats jeudi — une banque dont la rentabilité est sensible aux tensions sur les taux et à la qualité des portefeuilles de crédit aux entreprises. Renault progresse ce lundi grâce aux bonnes perspectives de son partenaire Nissan, qui relève ses prévisions de bénéfice opérationnel pour 2025 — un signal positif dans un secteur automobile exposé au renchérissement des matières premières.

Le second risque est commercial. La Chine a adressé un avertissement formel à l'Union européenne : si Bruxelles maintient sa loi imposant des quotas de composants fabriqués sur le sol européen, Pékin appliquera des contre-mesures. Les produits visés incluent le cognac et le porc — deux secteurs à forte valeur symbolique et économique pour la France. Ce bras de fer s'ajoute au choc énergétique pour compliquer davantage le calcul des entreprises exportatrices françaises.

L'ensemble dessine un scénario où les feux ne brûlent pas encore en même temps, mais où les conditions sont réunies. La variable centrale reste le détroit d'Ormuz. Si une négociation aboutissait dans les prochaines semaines, le Brent pourrait revenir vers 80 à 85 dollars, allégeant la pression sur l'inflation et offrant aux banques centrales la marge de manœuvre qu'elles n'ont plus. Les marchés actions, portés par les résultats technologiques, pourraient alors retrouver une tendance haussière durable.

Mais si le blocage s'installe, comme le redoute le patron de TotalEnergies, la stagflation deviendrait le scénario de base — inflation persistante, croissance stagnante, et banques centrales contraintes de choisir entre deux maux. Dans ce cas, les indicateurs à surveiller sont précis : le cours du Brent au-dessus ou en dessous de 100 dollars mercredi après les décisions des banques centrales, et le ton de Christine Lagarde sur les hausses de juin. Ce sont ces deux signaux qui détermineront si la semaine se termine en stabilisation ou en nouvel épisode de volatilité.

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