Pétrole à 125 PIB à 0%|BCE face au piège stagflationniste

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Ormuz dicte l'Europe

Le Brent a franchi 125 dollars le baril après que Donald Trump a évoqué la prolongation indéfinie du blocus du détroit d'Ormuz. Ce chiffre n'est pas qu'un record pétrolier : c'est le taux directeur non officiel de toute l'économie européenne en ce moment.

Voici la mécanique. Le détroit d'Ormuz concentre environ 20 % du commerce pétrolier mondial. Quand l'Iran y saisit deux navires commerciaux — le MSC Francesca et l'Epaminondas — après l'annonce d'un cessez-le-feu, c'est un signal opérationnel précis : Téhéran démontre qu'il peut agir dans le détroit même lorsque les diplomates parlent de paix. L'Agence internationale de l'énergie qualifie ce choc de pire perturbation énergétique de l'histoire, plus sévère que la crise des années 1970 ou l'invasion de l'Ukraine. Le pétrole ne baisse donc pas sur la seule annonce d'une trêve, parce que les marchés ont intégré que cette trêve n'est pas crédible.

La transmission vers l'économie réelle est rapide et multiforme. Les PMI flash d'avril montrent que la France et l'Allemagne sont tombées en contraction, entraînant la zone euro vers la stagnation. L'inflation en zone euro a accéléré à 3 % sur un an en avril, bien au-delà de la cible de la BCE. Aux États-Unis, l'indice PCE s'est inscrit à 3,5 %, confirmant que le choc énergétique ne reste pas confiné à l'Europe. En France, le PIB est resté strictement stable au premier trimestre, à zéro. L'INSEE évoque une demande intérieure atone, mais ce n'est pas seulement structurel : c'est le premier trimestre plein où la guerre au Moyen-Orient a pesé sur la confiance et les coûts. Air France-KLM a déjà prévenu que sa facture carburant allait devenir très salée. Unilever annonce des hausses de prix progressives, directement liées à la guerre en Iran. Italie : les exportations mondiales de pâtes ralentissent parce que le blocus d'Ormuz perturbe les chaînes logistiques jusqu'aux matières premières agricoles.

La Russie ajoute une deuxième pression simultanée. Moscou a annoncé l'arrêt des livraisons de pétrole kazakh vers l'Allemagne via le pipeline Droujba nord à partir du 1er mai, en représailles au soutien occidental à l'Ukraine. L'Europe se retrouve face à deux chocs d'approvisionnement en même temps, l'un au sud par Ormuz, l'autre à l'est par la Russie.

BCE coincée, banques en chute

Ce contexte est exactement ce que les banques centrales redoutent le plus : une inflation causée par l'offre, pas par la demande, qui rend les taux d'intérêt presque inutiles comme outil de stabilisation. La BCE a maintenu son taux directeur inchangé à 2 % lors de sa réunion du 30 avril. Christine Lagarde a explicitement mentionné une possible hausse en juin si les données le justifient, mais elle a aussi reconnu que les risques sur la croissance et l'inflation s'intensifiaient simultanément. C'est la définition exacte d'une situation stagflationniste.

Lucrezia Reichlin, ancienne directrice de la recherche à la BCE et professeure à la London Business School, résume la contrainte : la politique monétaire gère la demande globale, pas les chocs d'offre. Monter les taux face à un pétrole à 125 dollars ne fait pas baisser le pétrole ; cela freine seulement l'investissement et la consommation dans une économie déjà à l'arrêt. Mais ne pas les monter risque d'ancrer des anticipations inflationnistes durablement au-dessus de la cible.

Les marchés ont pris acte de cette impasse de façon brutale sur les valeurs bancaires françaises. BNP Paribas a chuté de 3,7 %, Société Générale de 3,6 %, Crédit Agricole de 4,7 % — et cela malgré des résultats trimestriels en hausse pour les trois groupes. BNP Paribas a affiché un bénéfice net record au T1. Société Générale a amélioré sa rentabilité au-dessus de sa propre cible. Crédit Agricole a progressé de 5,5 % en résultat net. La sanction boursière n'a donc pas porté sur les chiffres passés, mais sur ce que les banques ont dit de l'avenir : toutes trois ont renforcé leurs provisions pour risques géopolitiques et averti d'une possible dégradation de l'activité économique. Le marché lit les provisions comme un aveu, pas comme une précaution.

Stellantis illustre une version industrielle du même phénomène. Le constructeur a renoué avec les bénéfices au premier trimestre, affichant un résultat opérationnel supérieur à un milliard de dollars. Son action a néanmoins plongé de plus de 8 %. Les flux de trésorerie sont restés faibles, et le directeur général a lui-même reconnu que la persistance du conflit au Moyen-Orient pourrait perturber les chaînes d'approvisionnement. Les analystes d'Oddo BHF ont prévenu que le redressement prendrait du temps. À l'inverse, Schneider Electric a confirmé ses objectifs annuels avec une croissance organique de 11 % au T1, portée par la demande des centres de données et de l'intelligence artificielle — preuve que la crise ne touche pas tous les secteurs de la même façon.

La fourche de juin

Tous ces fils convergent vers un seul point de bascule : la réunion de la BCE du 12 juin. Lagarde s'est explicitement donné six semaines pour décider. D'ici là, deux trajectoires s'opposent.

Si le Brent reste au-dessus de 110 dollars et que l'inflation en zone euro dépasse 3,5 % en mai, la BCE se trouvera sous pression pour relever ses taux malgré la croissance nulle. Ce scénario est celui que les banques françaises ont anticipé dans leurs provisions. Il implique un resserrement du crédit dans un environnement déjà fragile, une compression des marges des entreprises énergo-intensives, et une accentuation du décrochage de la France par rapport à l'Espagne et à l'Allemagne, qui ont affiché respectivement 0,6 % et 0,3 % de croissance au T1 pendant que Paris enregistrait zéro.

Si en revanche les négociations entre Washington et Téhéran progressent via la médiation pakistanaise — l'Iran a soumis un nouveau plan incluant une réouverture conditionnelle d'Ormuz — le pétrole pourrait refluer rapidement vers 90 dollars, soulageant simultanément l'inflation et les marges des entreprises. Dans ce cas, la BCE maintiendrait le statu quo en juin, les banques françaises rebondiraient sur leurs provisionnements excédentaires, et TotalEnergies, dont le résultat net ajusté a progressé de 29 % sur un an au T1 à 5,4 milliards de dollars, serait exposée à une correction.

Le poids des données actuelles penche vers la persistance du choc. Trump a dit explicitement préférer le statu quo du blocus à une reprise des bombardements ou à un retrait. L'Iran a clairement signalé que le cessez-le-feu ne signifiait rien pour lui tant que le blocus dure. Cette symétrie de positions rend un accord à court terme peu probable.

Les deux indicateurs à surveiller dans les prochains jours : le prix du Brent à la clôture de chaque séance par rapport au seuil de 110 dollars, et les données d'inflation de mai en zone euro attendues fin mai. Si l'un ou l'autre surprend à la baisse, la trajectoire de juin change du tout au tout. Mais si les deux restent élevés, la BCE se retrouvera devant un choix que les banquiers centraux redoutent depuis 2022 — et qu'ils espéraient ne plus jamais avoir à trancher.

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