ReconKering|le pari Luca de Meo contre le temps

· CAC

Le paradoxe du jour J

Le jour même où Kering présente son plan de sauvetage au marché, HSBC abaisse son objectif de cours de 310 à 280 euros. Ce n'est pas une coïncidence anodine. C'est un signal de marché qui dit : le diagnostic est bon, mais le pronostic reste sombre. Un Capital Markets Day est censé être un moment de reconquête de confiance. Ici, il coexiste avec une dégradation. Cette tension n'est pas résolue par le discours — elle en est le vrai sujet.

Kering est décrit comme le patient en soins intensifs du luxe européen. Ce n'est pas une métaphore légère. Depuis la fin du boom du luxe en 2022, la capitalisation boursière combinée de LVMH et Kering a fondu de plus de 100 milliards d'euros. Pour Kering seul, la chute est structurelle, pas conjoncturelle. Gucci, qui génère près de 60% du résultat opérationnel du groupe, a perdu de sa désirabilité en Chine, son marché de croissance central. Tant que Gucci ne redémarre pas, le groupe reste, selon les analystes eux-mêmes, un puzzle mal assemblé.

C'est dans ce contexte que Kering convoque ses investisseurs et annonce ReconKering. L'ambition affichée est de plus que doubler la marge opérationnelle par rapport à 2025. Ce chiffre est volontairement imprécis sur le calendrier. Et c'est précisément là que commence l'analyse.

L'homme du plan : pari industriel ou signal symbolique ?

Luca de Meo arrive avec une réputation précise : il a redressé Renault quand beaucoup pensaient la marque condamnée. La méthode Renault était simple — couper dans les coûts sans toucher à l'âme des modèles iconiques, repositionner l'offre sur des segments où la marque pouvait encore gagner. Le message de Kering reprend exactement cette logique : couper sur l'inutile, pas sur l'ADN des marques.

Mais voici ce que beaucoup ne mesurent pas immédiatement : redresser un constructeur automobile et redresser un groupe de luxe ne se ressemblent que superficiellement. Dans l'automobile, la désirabilité se reconstruit via des cycles de produit de trois à cinq ans. Dans le luxe, la désirabilité est un capital immatériel qui se constitue sur des décennies et se détruit en quelques saisons. Gucci en est l'illustration directe. La reconstruction de l'image de marque de Gucci, selon les analyses disponibles, prendra plusieurs années — sans garantie de calendrier.

Ce que de Meo apporte, c'est donc moins une recette qu'une crédibilité d'exécution. Le marché ne paie pas encore pour la vision, il attend la preuve opérationnelle. Et HSBC l'écrit noir sur blanc : les catalyseurs susceptibles de soutenir le titre ont déjà eu lieu. La présentation du plan était le dernier catalyseur identifiable à court terme.

La carte que personne ne retourne : la joaillerie et ICICLE

Voici le point que le flux médiatique traite comme un détail, alors qu'il mérite une attention différente. Kering ne mise pas tout sur Gucci pour sa sortie de crise. Il construit un deuxième pilier : la joaillerie. Boucheron, Pomellato, DoDo, Qeelin sont regroupés sous Kering Jewelry avec une logique explicite — un segment plus discret, potentiellement plus rentable, et structurellement moins exposé aux effets de mode.

Ce mouvement est cohérent avec ce que l'on observe à l'échelle du secteur. Bernard Arnault a fixé comme objectif de faire de Tiffany la première marque de joaillerie au monde. La joaillerie de luxe résiste mieux aux cycles parce qu'elle est perçue comme une réserve de valeur, pas simplement comme un vêtement. Elle est moins dépendante de l'aspiration culturelle momentanée. Pour Kering, c'est une diversification du risque Gucci, pas un remplacement.

L'autre mouvement peu commenté est le partenariat avec ICCF et la marque ICICLE. Fondée à Shanghai en 1997, ICICLE possède plus de 200 boutiques, avec des emplacements à Pékin, Shanghai et Paris. Kering prend une participation minoritaire. Ce n'est pas une acquisition — c'est une option sur la Chine. Plutôt que de tenter de reconstruire la désirabilité de Gucci en Chine frontalement, Kering s'associe à une marque dont l'esthétique est ancrée dans la culture orientale. C'est une approche structurellement différente de ce que LVMH pratique. Et elle porte en elle un scénario de récupération que le marché n'a pas encore intégré dans les cours.

Les deux scénarios : temps ou tunnel

Le secteur du luxe traverse, selon Olivier Abtan d'AlixPartners, la première période de non-croissance aussi longue depuis la création de cette industrie. Ce n'est pas un creux cyclique ordinaire. C'est une rupture de rythme qui affecte autant LVMH que Kering, avec une différence importante : LVMH dispose d'une diversification géographique et de portefeuille que Kering n'a pas encore reconstruite.

Le scénario de base qui soutient la thèse ReconKering est celui du temps. Gucci stabilise sa base américaine — les performances y sont décrites comme solides — et entame graduellement une reconstruction de désirabilité en Chine via une nouvelle direction créative et le partenariat ICICLE comme signal culturel. La joaillerie progresse en marge et en reconnaissance. La discipline d'exécution importée par de Meo réduit les coûts structurels. Dans ce scénario, le doublement de marge opérationnelle est atteignable, mais sur un horizon de trois à cinq ans minimum.

Le scénario adverse est celui du tunnel. La valorisation du titre reste supérieure à la moyenne sectorielle malgré la baisse. Si Gucci tarde à montrer des signaux de reprise en Chine — et la guerre commerciale globale ne simplifie pas la donne — le multiple de bénéfices actuel ne se justifie pas par les fondamentaux à court terme. Le capital de patience du marché a des limites. HSBC l'a signalé en ramenant son objectif à 280 euros : le plan est cohérent, mais la patience a un coût d'opportunité.

La convergence des trois événements de cette semaine — le Capital Markets Day, l'arrivée de de Meo, et la dégradation HSBC — dessine un moment charnière. Non pas parce qu'il tranche, mais parce qu'il fixe les termes du contrat entre Kering et le marché. Le groupe a posé ses cartes. Le marché a répondu que les cartes étaient lisibles, mais que l'horloge tourne.

L'indice à surveiller ne sera pas le prochain communiqué stratégique. Ce sera la prochaine publication trimestrielle de Gucci avec un signal quelconque venant de Chine. Ce jour-là, ReconKering sera jugé — non pas sur ses ambitions, mais sur ses premiers centimètres de terrain reconquis.

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