Stagflation et banques centrales|Brent à 108 le piège qui bloque les baisses de taux

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Le CAC 40 hésite pendant que le pétrole installe un nouveau plancher

Le Brent a clôturé au-dessus de 108 dollars lundi. Ce chiffre, à lui seul, aurait suffi à paralyser n'importe quelle séance. Pourtant le CAC 40 n'a reculé que de 0,19 %, à 8 141 points — un repli presque anesthésié, comme si le marché refusait d'intégrer ce que cette hausse implique vraiment.

La semaine s'ouvre sur un calendrier de tous les dangers. La Réserve fédérale décide mardi et mercredi, la BCE et la Banque d'Angleterre jeudi. En parallèle, cinq des sept Magnifiques américains publient leurs résultats trimestriels. "Entre les tensions au Moyen-Orient, l'attentisme avant les annonces des banques centrales et les publications de 5 Magnifiques, le CAC 40 stagne", résumait Les Echos en milieu de séance.

Sur le marché parisien, les signaux sectoriels se lisent en négatif. Transavia a annoncé l'annulation ciblée de plusieurs centaines de vols en mai et juin, invoquant directement la flambée du kérosène — conséquence directe du blocage du détroit d'Ormuz, par lequel transite 20 % du brut mondial. Les compagnies aériennes portent le signal le plus visible, mais l'onde de choc touche toute la chaîne de coûts industriels. L'Insee vient de confirmer que le prix du pétrole en euros a bondi de 45,9 % en un seul mois de mars. Le gaz a suivi avec +63,1 %.

Forvia a officalisé la cession de sa division Intérieurs au fonds Apollo pour 1,82 milliard d'euros — une opération présentée comme stratégique, un désendettement bienvenu. Le titre a pourtant glissé sous les 10 euros en séance, en recul de 2,46 %, pendant que le marché global progressait de 0,38 %. Ce décalage dit quelque chose sur la confiance du secteur automobile européen que les annonces de restructuration ne parviennent plus à restaurer.

Renault, en revanche, a terminé en forte hausse grâce au relèvement de perspectives de son partenaire Nissan. Ce contraste entre deux équipementiers du même écosystème illustre le tri que le marché opère en ce moment : il récompense les accroches à la demande asiatique, il punit l'exposition aux coûts européens.

Quand l'énergie monte et que la demande fléchit — le dilemme que les banques centrales n'avaient pas prévu

Voici le vrai sujet de cette semaine, celui que les chiffres de marché ne montrent pas immédiatement. Depuis le déclenchement du conflit au Proche-Orient fin février, le Brent a progressé d'environ 50 %. L'inflation américaine a atteint en mars sa plus forte hausse en près de quatre ans. En Europe, le moral des consommateurs allemands s'apprête à tomber à -33,3 points en mai, son plus bas depuis février 2023 — et ce avant même que la hausse des coûts énergétiques ne se soit intégralement transmise aux prix à la consommation.

Ce n'est pas une récession classique. Ce n'est pas non plus une surchauffe. C'est la configuration que les économistes appellent stagflation : les prix montent pendant que la demande s'affaisse. Et c'est précisément la situation où les outils habituels de politique monétaire perdent leur lisibilité.

La Fed, qui réunit son comité cette semaine, devrait maintenir ses taux dans la fourchette 3,50 %–3,75 %. Mais la question n'est plus là. "La perspective d'une baisse des taux s'est amenuisée, les marchés obligataires tablant sur le maintien du taux directeur au moins jusqu'à mi-2027", écrit Reuters. Le gouverneur Christopher Waller a prévenu la semaine dernière qu'une hausse des taux pourrait s'avérer nécessaire si l'inflation continue d'accélérer. Un nombre croissant de membres du FOMC avait déjà évoqué cette hypothèse lors de la réunion de mars.

Ce retournement est spectaculaire. En début d'année, le consensus intégrait encore deux à trois baisses de taux pour 2026. La Fed a modifié ses taux pour la dernière fois en décembre 2025, avec une réduction de 25 points de base. Depuis, le scénario s'est inversé sans que les marchés actions aient vraiment révisé leurs multiples de valorisation.

Du côté de la BCE, Aberdeen Asset Management estime que "des hausses de taux pourraient intervenir à relativement brève échéance". Citi anticipe même deux relèvements cet été en réponse aux perturbations du détroit d'Ormuz. La BCE rendra sa décision le 30 avril, et la présidente Christine Lagarde pourrait préparer le terrain pour des hausses dès juin. "Stagflation : les banques centrales prises au piège d'un pétrole à 108 $" titrait Idéal Investisseur — un piège précis : hausser les taux aggraverait le ralentissement de la demande, les baisser ancrerait les anticipations inflationnistes.

Ce parallèle a une histoire. Dans les années 1970, la combinaison choc pétrolier + inflation importée + demande en berne avait contraint les banques centrales à des erreurs symétriques : trop accommodantes d'abord, trop restrictives ensuite. La différence structurelle aujourd'hui, c'est que les bilans bancaires sont plus solides et les mécanismes d'ancrage des anticipations plus robustes. Mais cette différence ne suffit pas à effacer le dilemme.

Il y a pourtant une fissure dans ce raisonnement. Téhéran a soumis une proposition en plusieurs étapes : cessez-le-feu, réouverture d'Ormuz, report des discussions nucléaires. Washington exige que le dossier nucléaire soit traité en préalable. Si ce point de friction se dénoue, le Brent pourrait refluer — mais un représentant iranien du secteur pétrolier a lui-même déclaré que même une réouverture du détroit ne ferait pas nécessairement revenir les cours sous 80 dollars. Ce signal, venant d'un acteur parti prenante, ne devrait pas être pris comme vérité absolue. Il traduit néanmoins un sentiment de marché : la prime de risque géopolitique s'est partiellement intégrée dans une nouvelle norme de prix.

Ce que cette semaine va trancher — et ce qu'elle ne tranchera pas

Les décisions de banques centrales de cette semaine ne résoudront pas le dilemme. Elles vont, au mieux, préciser la trajectoire que les responsables monétaires envisagent. Et c'est cette précision qui compte pour les marchés actions.

Le scénario favorable : la Fed adopte une posture de "wait and see" sans signal hawkish explicite, la BCE maintient ses taux comme attendu, et les négociations irano-américaines progressent suffisamment pour faire reculer le Brent sous 100 dollars. Dans ce cas, les marchés pourraient reprendre leur mouvement haussier du mois d'avril — le CAC 40 avait avancé de plus de 5 % entre début et mi-avril avant de flancher. La valorisation des Magnifiques américains, dont les résultats trimestriels sont attendus cette semaine, servirait de catalyseur.

Le scénario défavorable : Powell laisse entendre lors de sa conférence de presse que le FOMC envisage des hausses dès l'été, la BCE confirme un changement de biais, et le pétrole reste bloqué au-dessus de 105 dollars. Dans ce cas, les marchés de taux réviseraient à la hausse les probabilités de resserrement monétaire — un scénario que les actions n'ont pas encore pleinement intégré. "Si le marché monte encore un peu, j'aurais tendance à vous conseiller d'alléger vos positions", estimait un analyste cité par Les Echos.

La réunion de la Fed est d'autant plus scrutée qu'il pourrait s'agir de la dernière présidée par Jerome Powell — dont le mandat arrive à échéance le 15 mai. Kevin Warsh, candidat proposé par Trump pour le remplacer, attend sa confirmation au Sénat. La coexistence possible de deux présidents au conseil des gouverneurs jusqu'en juin ajoute une variable institutionnelle rare.

La vérification concrète à suivre demain et après-demain : le ton de la déclaration du FOMC. Si le terme "hausse de taux" apparaît dans la déclaration officielle, ou si Powell le prononce explicitement en conférence de presse, le marché obligataire réagira en quelques minutes — et entraînera le reste. Si la BCE signale jeudi une révision de sa forward guidance vers un biais hawkish, la pression s'amplifiera sur les valeurs de croissance européennes.

La question qui reste ouverte : combien de temps les marchés actions peuvent-ils continuer à intégrer un choc énergétique de cette ampleur sans réviser leurs multiples de valorisation à la baisse ? Le CAC 40 a perdu 3 % la semaine dernière. C'est peu, au regard de ce que les chiffres de l'INSEE sur mars indiquent. Soit le marché sait quelque chose que les données ne montrent pas encore. Soit il diffère une correction que les décisions de cette semaine pourraient finalement déclencher.

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