Taux à 5% et Ormuz|TotalEnergies seule résiste

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CAC 40 : la fissure

Le CAC 40 a perdu 1,45 % vendredi, mais ce chiffre cache une fissure plus profonde que le recul apparent. STMicroelectronics a chuté de 4,89 %, ArcelorMittal de 4,4 %, Safran de 3,32 %, et pourtant TotalEnergies clôturait quasi inchangée à 78,21 euros, en hausse de 47 % sur un an. Une seule valeur tient quand toutes les autres cèdent — cela ne décrit pas une correction de marché, cela décrit une rotation. La question est de savoir quelle force a provoqué cette séparation et pourquoi elle persiste.

La réponse est le détroit d'Ormuz. Le Brent a franchi 109 dollars le vendredi, en hausse de 7,7 % sur la semaine, car les négociations entre Washington et Téhéran n'ont abouti à aucun accord de cessez-le-feu. Trump, de retour de Pékin, a déclaré que sa patience s'amenuisait à l'égard de l'Iran — une formulation qui, pour les traders pétroliers, équivaut à un signal de continuité du blocage. Les capitaux institutionnels ont donc abandonné les secteurs exposés aux coûts d'intrants — acier, semi-conducteurs, aéronautique — et sont remontés vers la seule valeur du CAC dont les résultats s'améliorent mécaniquement avec le prix du brut. TotalEnergies a publié un résultat net ajusté de 5,4 milliards de dollars au premier trimestre, en hausse de 29 %, à un Brent moyen bien inférieur à 109 dollars. Ce que cette rotation sectorielle ne révèle pas encore, c'est pourquoi les investisseurs qui ont vendu STM et ArcelorMittal n'ont pas simplement réinvesti dans d'autres actions — ils ont aussi massivement vendu des obligations.

Taux : la rupture

La vente simultanée des actions et des obligations françaises, allemandes et américaines signale quelque chose que les replis de marché ordinaires ne produisent pas : une défiance vis-à-vis du coût du capital lui-même. Le rendement des bons du Trésor américain à 30 ans a franchi le seuil de 5 % lors de l'adjudication de mercredi — un niveau jamais atteint depuis 2007, avant la grande crise financière. Le rendement à 10 ans américain a bondi de 11,6 points de base à 4,576 % vendredi seul. Pendant ce temps, les Bunds allemands à 10 ans atteignaient 3,11 %, et les OAT françaises progressaient dans le même sens. C'est une pentification synchronisée à l'échelle du G7, avec une hausse moyenne de 15 points de base sur la semaine pour les taux à 10 ans.

Ce mouvement est alimenté par deux moteurs distincts, et c'est leur conjonction qui rend la situation difficile à dénouer. Le premier moteur est l'inflation importée par la guerre en Iran : l'IPC américain d'avril a enregistré sa plus forte hausse annuelle en trois ans, le PPI a bondi à 6 %, son plus haut depuis 2023. Le second est l'incertitude institutionnelle : Kevin Warsh a pris la présidence de la Fed vendredi, jour du dernier mandat de Jerome Powell. Les marchés monétaires accordent désormais 60 % de probabilité à une hausse de taux Fed d'ici la fin 2026, contre moins de 14 % il y a une semaine. Ce n'est pas un repositionnement progressif — c'est un repricing brutal. Les détenteurs institutionnels de bons du Trésor ont absorbé l'adjudication de 25 milliards à 30 ans, mais au prix d'une prime de risque désormais permanente. Ce que ce repricing laisse en suspens, c'est la question de l'épargne française : si les taux longs se stabilisent à ces niveaux, la décision du futur gouverneur de la Banque de France sur le Livret A n'est plus purement technique.

Livret A : le signal

Le futur gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, passe son audition le 20 mai devant les commissions parlementaires. Il devra se positionner sur le taux du Livret A, actuellement à 1,5 %, avec une décision attendue pour le 1er août. La formule légale, ancrée sur l'inflation française et les taux interbancaires, pointe vers une fourchette de 1,8 % à 2 %, selon les estimations de Challenges. Moulin peut proposer une dérogation — maintenir le taux ou le relever moins que la formule ne l'exigerait.

Ce choix est le reflet domestique de la pression que les taux longs exercent sur l'ensemble du système. Si les OAT françaises à 10 ans se maintiennent au-dessus de 3,1 % — le niveau atteint vendredi — la Banque de France dispose de moins de latitude pour contenir la remontée du Livret A sans signaler qu'elle sous-indexe délibérément l'épargne populaire face à l'inflation. Les 55 millions de détenteurs de Livret A représentent un stock d'épargne de plus de 400 milliards d'euros : chaque décision de taux déplace des flux vers ou hors des comptes à terme, des fonds en euros et des SICAV monétaires. À 1,5 %, ces flux quittent déjà le Livret A — Trade Republic et les comptes à terme atteignant 3 % sur cinq ans en attirent une part croissante.

Le scénario favorable à la stabilité des OAT est celui où Warsh signale rapidement un biais neutre de la Fed, atténuant la pression sur les taux longs globaux et donnant à Moulin la marge de maintenir un Livret A proche de 1,5 %. Le scénario adverse est celui où le Brent reste au-dessus de 100 dollars, l'inflation américaine dépasse 4 % en mai, et Warsh est contraint à une première hausse de taux — dans ce cas, les OAT françaises pourraient tester 3,3 %, et Moulin n'aurait d'autre choix que de relever le Livret A à 2 %. Le premier benchmark à surveiller : le rendement de l'OAT 10 ans au-delà ou en deçà de 3,15 % dans les prochains jours. Le second : le niveau du Brent au moment où Trump donnera sa prochaine déclaration sur l'Iran — si le pétrole reste au-dessus de 105 dollars, la dynamique inflationniste qui a produit ce vendredi rouge ne sera pas terminée.

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