Brent à 106|Moral des ménages au plus bas depuis 2023

2026-04-24 · CAC

Ormuz dicte tout

Le détroit d'Ormuz mesure 54 kilomètres dans sa partie la plus étroite. C'est aujourd'hui le point de pression le plus puissant de l'économie mondiale. Depuis le 28 février, le conflit au Moyen-Orient a installé un double blocus — iranien et américain — sur ce passage par lequel transitaient 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux. Le Brent oscille désormais au-delà de 100 dollars le baril, avec un pic à 106 dollars cette semaine. Et de simples déclarations politiques ne suffiront probablement pas à faire baisser significativement les prix, selon les analystes.

La transmission à l'économie réelle s'est accélérée avec une brutalité que les données de l'Insee ont confirmée ce vendredi. La confiance des ménages français a chuté de cinq points en avril, à 84 — sa plus forte baisse depuis mars 2022, lorsque la guerre en Ukraine avait déclenché le premier choc énergétique de cette décennie. Les ménages redoutent désormais une accélération des prix : le solde d'opinion sur l'inflation attendue atteint son plus haut niveau depuis avril 2022. La part de ménages estimant opportun d'effectuer des achats importants recule. Et les craintes concernant le chômage remontent.

Ce n'est pas uniquement le consommateur qui cède. Le climat des affaires a lui aussi reculé de trois points en avril à 94, sous sa moyenne de long terme, un niveau inobservé depuis juillet 2024. Dans tous les secteurs, les perspectives d'activité se dégradent. L'indice PMI composite de la zone euro a reculé en avril pour la première fois depuis seize mois, pénalisé par l'envolée des prix de l'énergie et les perturbations dans les chaînes d'approvisionnement. Cette détérioration contraste directement avec les États-Unis, où les PMI restent en zone d'expansion — l'économie américaine étant bien moins exposée au blocage du détroit.

La Banque centrale européenne se réunit le 30 avril dans un environnement que ses membres eux-mêmes décrivent comme un dilemme sans précédent. Les marchés anticipent un statu quo sur les taux, mais s'attendent à ce que la BCE signale que des hausses restent envisagées. Christine Lagarde a déclaré ne pas encore voir les prix de l'énergie augmenter suffisamment pour plonger directement dans son scénario défavorable. Isabel Schnabel plaide pour ne pas se précipiter. Mais Alexander Demarco, gouverneur de Malte, est plus direct : si le scénario défavorable se matérialise, les deux hausses de taux anticipées par le marché seraient une attente raisonnable. Un signal que François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, qualifie lui-même de prématuré à parier pour avril — mais pas pour la suite.

La Banque centrale de Russie, elle, a choisi d'agir : elle a abaissé son taux directeur de 50 points de base à 14,5 % vendredi, face à un PIB en contraction de 1,8 % sur les deux premiers mois de l'année. Mais Elvira Nabiullina a prévenu que si le conflit au Moyen-Orient s'enlisait, les effets néfastes pour l'économie russe s'intensifieraient, même si les exportations pétrolières russes ont presque doublé en mars sous l'effet de la flambée des prix. Le blocus d'Ormuz est un avantage à court terme pour Moscou — et un risque systémique à moyen terme.

Stellantis, le bascule

Le prix du baril au-delà de 100 dollars frappe Stellantis sur deux fronts simultanément. Il comprime les marges industrielles du groupe, très dépendant des coûts logistiques et énergétiques. Et il érode le pouvoir d'achat des ménages, potentiels acheteurs de véhicules neufs. L'action Stellantis a cédé sous les 7 euros ce vendredi — un niveau qui illustre une capitalisation boursière fondue à 21 milliards d'euros, soit moitié moins que celle de Volkswagen, et à peine plus qu'une start-up comme Rivian.

Ce contexte accélère une restructuration que le groupe ne peut plus différer. Selon cinq sources proches du dossier, le PDG Antonio Filosa présentera en mai à Détroit un plan stratégique recentrant la quasi-totalité des investissements sur quatre marques phares : Jeep, Ram, Peugeot et Fiat. Les onze autres marques — dont Citroën, Opel et Alfa Romeo — bénéficieront uniquement de financements dérivés de la technologie des quatre grandes, ou deviendront des entités strictement régionales. La valorisation boursière du groupe avait atteint son plus haut à 80 milliards en 2021 ; elle a perdu plus des trois quarts de sa valeur depuis.

Mais la vraie tension de cette semaine concerne les usines. Bloomberg a révélé que Stellantis serait en discussion avec le constructeur chinois Dongfeng — le deuxième en Chine par les ventes — pour la cession ou le partage de quatre sites de production européens : Madrid, Cassino en Italie, La Janais près de Rennes, et un site en Allemagne. Le taux de charge des usines européennes de Stellantis serait tombé à 50 %. La logique est simple : des usines vides coûtent. L'idée serait de les remplir avec de la production chinoise, en échange d'un accès à la technologie Dongfeng. "La tentation est grande de vendre", a résumé Bernard Jullien, chercheur à l'Université de Bordeaux, cité par Bloomberg.

L'usine de La Janais emploie 2 000 personnes et fabrique le Citroën C5 Aircross. Le délégué syndical CFDT du site a résumé la réaction des salariés en une phrase : "On tombe tous de l'armoire." L'impact ne s'arrêterait pas aux murs de l'usine. Des équipementiers comme Forvia, OPmobility et Lear Corp. seraient directement touchés — tout comme les fournisseurs locaux gravissant autour des sites concernés.

Ce mouvement s'inscrit dans une dynamique plus large. Face à la concurrence chinoise sur le marché européen, notamment via Shein, Temu et les constructeurs émergents comme BYD ou XPENG, l'industrie automobile européenne se retrouve en tenaille : trop chère pour concurrencer les prix chinois, trop peu investie pour tenir le rythme de l'électrique. Volkswagen explore des options similaires pour ses propres surcapacités. La question n'est plus de savoir si l'industrie automobile européenne se restructure — c'est déjà en cours. La question est de savoir qui en sortira propriétaire de ses outils de production.

Ce qui se joue la semaine prochaine

Deux mois de conflit au Moyen-Orient ont produit une divergence que les marchés ne peuvent plus ignorer. L'Europe subit la transmission directe du choc énergétique via le pétrole et le gaz : moral des ménages en chute libre, climat des affaires dégradé, PMI composite en recul. Les États-Unis, moins exposés géographiquement, restent en zone d'expansion. Mais cette asymétrie a une limite : si le blocage d'Ormuz persiste, le choc finit par se diffuser via les chaînes d'approvisionnement mondiales, et aucune économie n'est entièrement à l'abri.

La semaine qui s'ouvre réunira les trois variables qui détermineront l'orientation des marchés : la diplomatie iranienne — avec l'envoi d'un émissaire à Islamabad comme signal d'ouverture —, les réunions des quatre grandes banques centrales dont la Fed mercredi et la BCE jeudi, et les résultats de cinq membres des Magnificent Seven dont Alphabet, Microsoft, Amazon, Meta et Apple.

Le poids des données disponibles oriente vers un scénario de stagnation prolongée en zone euro : inflation réimportée par l'énergie, BCE contrainte à une posture hawkish défensive, consommation intérieure comprimée. Ce scénario tient si le détroit d'Ormuz reste sous tension et si les négociations diplomatiques n'aboutissent pas. Mais il existe un scénario inverse. Si l'émissaire iranien à Islamabad ouvre une voie de sortie du conflit, le Brent pourrait reculer sous les 90 dollars en quelques sessions. Dans ce cas, la BCE retrouve une marge de manœuvre pour ne pas relever ses taux, la confiance des ménages entame un rebond, et les valeurs industrielles françaises — Stellantis(STLAP), Airbus(AIR), Safran(SAF) — retrouvent un plancher technique.

Les deux repères à surveiller cette semaine : le PIB américain du premier trimestre publié jeudi, et la déclaration de politique monétaire de la BCE le même jour. Si la BCE signale explicitement des hausses pour juin, le CAC 40 franchira une nouvelle zone de résistance à la baisse. Si elle choisit le statu quo sans signal hawkish, c'est le signal d'un plancher temporaire. La variable qui rend ce scénario incertain reste entière : aucune issue diplomatique au conflit en Iran n'est en vue à ce stade, et le détroit d'Ormuz demeure le vrai taux directeur de l'économie mondiale.