Détroit dOrmuz à 100 dollars|TotalEnergies et Schneider divergence à venir

2026-04-17 · CAC

La contradiction au cœur du marché

Le pétrole franchit la barre des 100 dollars. Les marchés européens reculent, mais à peine. Le CAC 40 perd 0,29 %, le Stoxx 600 cède 0,17 %. Ce n'est pas la panique. Et c'est précisément ce calme relatif qui mérite attention.

Car la situation est structurellement plus grave qu'elle n'y paraît. Le blocus américain de tous les ports iraniens est entré en vigueur un lundi matin, après l'échec des négociations du week-end entre Washington et Téhéran. Trump a été explicite sur Truth Social : tout navire iranien approchant du blocus sera immédiatement détruit. Ce n'est plus une menace. C'est une règle d'engagement déclarée.

La semaine précédente, l'annonce d'un cessez-le-feu avait fait refluer le Brent jusqu'à près de 90 dollars. En quelques heures, cette détente a été effacée. Le Brent remonte à 102,04 dollars, soit un rebond de 7,18 % en une seule séance. Le WTI suit à 103,10 dollars. Le gaz naturel européen, via le hub TTF, progresse de plus de 5 % à 46,09 euros par mégawattheure.

Ce que Lauren van Biljon, gestionnaire chez Allspring Global Investments, résume ainsi : les marchés avaient probablement déjà intégré l'idée qu'un accord global en un seul cycle de négociations était peu vraisemblable. La réaction mesurée n'est donc pas un signal de sérénité. C'est un signal de résignation.

Et c'est là que la divergence entre les valeurs commence à se creuser, en silence.

TotalEnergies : l'effet de ciseau

La lecture réflexe est connue : pétrole à 100 dollars, TotalEnergies gagne. Le secteur pétrole et gaz progresse effectivement de 0,76 % ce lundi, tandis que le reste du marché recule. La corrélation est mécanique, au moins à court terme.

Oddo BHF a d'ailleurs relevé son objectif sur TotalEnergies de 70 à 85 euros en maintenant la recommandation de surperformance. La médiane du consensus des analystes s'établit à 79,28 euros. L'écart entre ce consensus et le cours réel est de seulement 0,08 % à la baisse — autrement dit, le titre est valorisé au plus près de ce que les analystes jugent comme juste valeur.

Ce détail est révélateur. TotalEnergies n'est pas une valeur sous-évaluée que le pétrole cher va faire décoller. Elle est déjà positionnée pour un environnement de prix élevés. La question n'est pas de savoir si elle monte, mais combien de temps elle reste à ce niveau — et surtout, ce qui se passe au moment de la désescalade.

Car voici le premier point que beaucoup négligent : TotalEnergies est aussi un acteur gazier majeur en Europe. Avec le TTF à plus de 46 euros par mégawattheure, c'est une double exposition favorable — pétrole et gaz simultanément. Les deux marchés sont sous tension en même temps. C'est une configuration qui ne se présente pas à chaque cycle géopolitique.

Mais cette même configuration contient son propre retournement. Si le détroit d'Ormuz venait à se rouvrir, comme cela s'est esquissé le 18 avril avec l'annonce iranienne, le Brent a immédiatement plongé de 10,5 % à 88,92 dollars. Le WTI a chuté de 12,3 % à 83,01 dollars en une seule séance. TotalEnergies encaisse ce type de correction en premier.

L'analyse d'Ole Hansen chez Saxo apporte un éclairage structurel important : même si Ormuz rouvre formellement, les pétroliers sont hors de position, les chaînes logistiques sont déboîtées. Le retour à la normale des flux physiques prendra plusieurs semaines. Ce décalage entre la réouverture annoncée et la normalisation réelle des approvisionnements crée une fenêtre d'incertitude — ni pleinement haussière, ni franchement baissière — qui pèse précisément sur une valeur comme TotalEnergies.

L'OPEP, de son côté, a réduit ses prévisions de demande mondiale de 500 000 barils par jour pour le deuxième trimestre, en invoquant directement l'impact de la guerre. Ce n'est pas un signal de confiance dans la durée du cycle haussier.

Schneider Electric : la carte que personne ne retourne

Schneider Electric n'apparaît pas dans les titres de la semaine. Aucun analyste ne l'évoque dans le contexte Ormuz. Et c'est précisément ce silence qui mérite d'être examiné.

La lecture standard place Schneider dans le camp des valeurs pénalisées : valeur de croissance, sensible aux taux, exposée aux coûts énergétiques industriels. Quand le pétrole monte, les marges de ses clients industriels se compriment, les projets d'infrastructure se décalent, la demande en systèmes de gestion de l'énergie ralentit. Le raisonnement est cohérent.

Mais voici ce que cette lecture rate : Schneider Electric est, par sa nature même, un bénéficiaire structurel de la crise énergétique — non pas malgré elle, mais à cause d'elle. Chaque entreprise qui voit sa facture énergétique doubler a un intérêt économique immédiat à investir dans des systèmes d'efficacité énergétique. C'est exactement ce que Schneider vend.

Le choc d'Ormuz a une particularité que les crises précédentes n'avaient pas à cette échelle : il touche simultanément le pétrole, le gaz, et indirectement le kérosène. Une pénurie de kérosène annoncée dans trois semaines ne concerne pas seulement l'aviation. Elle signale une perturbation profonde de l'ensemble de la chaîne de raffinage. Les industriels qui dépendent d'hydrocarbures pour leur production n'ont plus la certitude d'un approvisionnement stable à coût prévisible. Dans ce contexte, accélérer la transition vers des systèmes électriques intelligents devient une décision de continuité opérationnelle, pas seulement une décision environnementale.

Ce glissement de logique — de la durabilité vers la résilience — est le moteur silencieux de la demande pour Schneider. Et il s'accélère quand les prix énergétiques restent durablement élevés.

Le risque réel pour Schneider n'est pas le pétrole à 100 dollars. C'est la normalisation trop rapide. Si les prix retombent à 83 dollars en une semaine, comme le 18 avril, l'urgence perçue de la transition s'estompe. Les cycles d'investissement industriels se rallongent. Les carnets de commandes tiennent, mais les nouvelles signatures ralentissent.

Air France-KLM et Safran : deux expositions, deux temporalités

Air France-KLM est le cas le plus immédiat. La pénurie de kérosène annoncée dans trois semaines n'est pas une projection spéculative. C'est une contrainte physique dérivée directement du blocus des ports iraniens et de la désorganisation des chaînes de raffinage. Le secteur tourisme et voyage a d'ailleurs reculé de 0,9 % en une seule séance, soit la deuxième plus forte baisse sectorielle de la semaine.

Ce que la baisse boursière ne capture pas encore, c'est la mécanique de compression des marges qui s'enclenche en amont. Une compagnie aérienne achète son carburant sur des contrats à terme avec des couvertures partielles. Quand le prix spot du kérosène monte brutalement et que la disponibilité physique se réduit, les couvertures ne suffisent plus à absorber le différentiel. La marge opérationnelle se comprime indépendamment de la demande passagers.

Or la demande passagers, elle, reste résiliente à court terme. Les réservations en cours ne s'annulent pas immédiatement pour une crise géopolitique dont la résolution semble possible. Ce décalage entre une demande apparemment stable et des coûts en hausse structurelle est exactement la configuration la plus difficile à piloter pour un directeur financier de compagnie aérienne.

Safran présente une temporalité différente. BNP Paribas Exane a initié une couverture à « neutre » avec un objectif à 330 euros, contre une médiane de consensus à 358,50 euros — soit un écart de presque 15 %. La pénurie de kérosène ne ralentit pas les livraisons de moteurs. Les compagnies aériennes ne suspendent pas leurs commandes d'équipements pour une crise de quelques semaines. Le carnet de commandes de Safran est long par nature — plusieurs années de visibilité.

Mais il y a un scénario de second tour : si la pénurie de kérosène conduit à des réductions de capacité prolongées chez les compagnies aériennes, les décisions d'investissement en moteurs et nacelles pourraient être repoussées à moyen terme. Ce n'est pas le scénario central, mais la note à « neutre » de BNP Paribas Exane suggère que le marché commence à intégrer cette possibilité.

Scénarios et point de bascule

Le 18 avril, l'Iran a annoncé la réouverture du détroit d'Ormuz pour les navires commerciaux, dans le cadre du cessez-le-feu valable jusqu'au 21 avril. Trump a confirmé l'ouverture pour le transit commercial, mais maintenu le blocus sur l'Iran lui-même. En quelques heures, le Brent a perdu 10,5 %, le CAC 40 a progressé de 2 %, et le Stoxx Europe 600 a repris 1,6 % sur la semaine.

Ce mouvement illustre la sensibilité extrême des marchés à chaque signal diplomatique. Et il révèle la structure du risque de portefeuille en ce moment : les valeurs les plus réactives à la hausse lors de la tension sont aussi les plus vulnérables à la désescalade.

Le scénario le plus probable, à ce stade, n'est ni la résolution rapide ni l'escalade militaire. C'est la prolongation d'un état d'incertitude calibrée — un blocus maintenu sur l'Iran, une navigation commerciale partiellement rouverte, des négociations qui avancent sans conclure. Ole Hansen décrit bien cette friction logistique : les pétroliers sont hors de position, les chaînes d'approvisionnement déboîtées. Même une réouverture formelle ne signifie pas un retour immédiat à la normale des flux physiques.

Dans ce scénario intermédiaire, TotalEnergies reste soutenue par des prix du pétrole et du gaz durablement élevés, mais sans catalyseur haussier supplémentaire. Schneider Electric bénéficie d'une demande structurelle en efficacité énergétique, à condition que la crise dure suffisamment longtemps pour modifier les décisions d'investissement industriel — ce qui prend typiquement deux à trois trimestres. Air France-KLM reste sous pression jusqu'à la résolution effective de la pénurie de kérosène. Safran reste à l'écart du mouvement immédiat.

Le point de bascule réel, celui qui redistribue les cartes entre ces quatre valeurs, c'est le 21 avril — date d'expiration du cessez-le-feu. Si les négociations reprennent et qu'un accord de paix global se dessine, la séquence s'inverse : TotalEnergies corrige, Air France-KLM rebondit, Schneider ralentit, Safran repart. Si le blocus se durcit, c'est l'inverse. La divergence entre ces quatre valeurs n'est pas encore inscrite dans les cours. Elle attend une décision que ni les marchés ni les diplomates ne contrôlent seuls.