SCAF franco-allemand|médiation échouée, suite incertaine

2026-04-26 · CAC

Une contradiction au cœur du projet

Un médiateur conclut qu'un avion commun n'est plus possible. Deux jours plus tard, le président de la République affirme que le projet n'est pas mort. Ces deux déclarations ne peuvent pas être vraies simultanément — et c'est précisément là que réside la question centrale de ce dossier.

Le SCAF, lancé en 2017 par Angela Merkel et Emmanuel Macron, devait incarner la souveraineté aérienne européenne à l'horizon 2040. Un programme évalué à plus de 100 milliards d'euros sur plusieurs décennies, destiné à remplacer à la fois le Rafale français et l'Eurofighter allemand et espagnol. Une ambition industrielle sans équivalent sur le continent.

Mais derrière l'ambition, une fracture s'est creusée entre Dassault Aviation et Airbus sur une question qui n'est pas technique — elle est politique. Qui commande ?

Le nœud industriel et ses implications cachées

La médiation avait été confiée à deux figures de poids : Laurent Collet-Billon, ancien Délégué général pour l'armement en France, et Frank Haun, ex-PDG de KNDS. Un mois de travail, puis une demande de dix jours supplémentaires jusqu'au 28 avril. Le résultat : une conclusion d'échec transmise par le médiateur allemand au Handelsblatt.

Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, a formulé sa position sans ambiguïté : il n'est pas favorable à une cogestion d'un projet industriel ambitieux. Sa conviction est que tout programme de cette nature nécessite un chef unique. Cette ligne n'a pas bougé d'un millimètre depuis le début des négociations.

Le principe dit du « meilleur athlète » avait pourtant officiellement désigné Dassault comme maître d'œuvre. Airbus conteste en pratique cette hiérarchie, en revendiquant un rôle équivalent sur les segments technologiques clés. C'est l'impasse classique des coopérations industrielles asymétriques — lorsque le partenaire minoritaire en termes de leadership technique exige une parité de gouvernance.

Mais il existe un deuxième niveau de blocage, moins évoqué dans les analyses de surface. Les spécifications militaires françaises incluent deux exigences que seul le Rafale maîtrise actuellement en Europe : la capacité d'emport d'armes nucléaires pour la dissuasion française, et l'aptitude à opérer depuis un porte-avions. Ces contraintes ne sont pas négociables pour Paris — elles touchent au cœur de la doctrine stratégique française. Or, elles créent mécaniquement un avantage technologique structurel pour Dassault, ce qui complique toute prétention d'Airbus à une gouvernance paritaire.

Ce point est rarement mis en avant : le vrai désaccord n'est pas seulement commercial, il est doctrinal. La France exige un avion capable de porter la bombe. L'Allemagne n'a pas cette contrainte. Les deux pays ne conçoivent donc pas le même appareil — ils ont simplement décidé, pendant plusieurs années, de faire semblant du contraire.

Ce que le signal boursier révèle

Dassault Aviation a cédé 2,41 % vendredi matin, à 299,80 euros, après un recul de plus de 8 % sur sept jours. Ce niveau ramène le titre à proximité de sa moyenne mobile à 200 jours, un seuil que les opérateurs de marché surveillent de près comme indicateur de tendance longue.

La lecture immédiate est que le marché sanctionne l'incertitude autour du SCAF. Mais cette lecture mérite d'être nuancée. Dassault Aviation n'est pas une pure société SCAF — le Rafale export constitue aujourd'hui le moteur commercial principal du groupe, avec des commandes fermes en Inde, en Grèce, en Égypte et aux Émirats arabes unis. L'exposition directe au SCAF sur les flux de trésorerie à court terme est quasi nulle, puisque le programme en est encore au stade de maquette.

Ce qui se dévalue réellement dans le cours de Dassault, c'est une prime de valorisation future : la perspective d'un programme à 100 milliards d'euros dont Dassault aurait été le maître d'œuvre dominant. Si cette perspective se dissout, une partie de la valeur anticipée disparaît avec elle.

Pour Airbus, l'exposition est différente. Le groupe est diversifié entre aviation civile, défense et espace. La perte du SCAF serait symboliquement coûteuse pour la division défense, mais marginalement absorbable au niveau du groupe consolidé.

Le scénario de survie partielle et ses limites

La sortie politique de Macron à Chypre introduit une variable qu'il serait imprudent d'ignorer. Le président français n'a pas défendu le SCAF en tant que programme d'avion de combat. Il a élargi le cadre : coopération sur les logiciels, les systèmes de données, les drones. Ce glissement sémantique est significatif.

Il correspond exactement à ce que les sources citées dans la presse indiquaient comme voie de repli : abandonner le développement de l'avion lui-même, tout en préservant les briques technologiques qui peuvent faire l'objet d'un accord — les logiciels de mission, l'architecture réseau, les essaims de drones. Ce n'est pas le SCAF tel qu'il avait été conçu, mais c'est une coopération franco-allemande en matière de défense qui ne s'effondre pas entièrement.

Ce scénario de survie partielle présente un avantage diplomatique évident : aucun des deux pays n'a à assumer publiquement l'enterrement d'un programme lancé par leurs prédécesseurs. Mais il présente aussi un risque industriel précis pour Dassault. Si la France décide de développer seule un successeur au Rafale — ou dans un cadre plus restreint —, le financement public nécessaire sera considérablement plus lourd. Et le calendrier, déjà serré pour un remplacement opérationnel dans les années 2040, deviendrait encore plus contraint.

Le scénario inverse existe également. Une relance du SCAF n'est pas exclue si les ministères de la Défense français et allemand parviennent, dans les semaines à venir, à redéfinir une architecture de gouvernance acceptable. Cela supposerait qu'Airbus accepte formellement la primauté de Dassault sur l'avion de combat, en échange d'une position de leader sur d'autres composants du système — les drones de combat, les systèmes de communication, ou les capteurs. Une telle répartition avait été esquissée par le passé sans jamais être entérinée.

Les prochaines semaines seront déterminantes. Le mandat donné aux ministères de la Défense expire dans un horizon de quelques semaines selon les déclarations de l'Élysée. C'est dans cette fenêtre que se jouera la question de savoir si le SCAF reste un programme, ou devient une page d'histoire industrielle européenne.

Ce qui est certain aujourd'hui, c'est que le programme ne ressemblera pas à ce qu'il était censé être en 2017. La question n'est plus de savoir s'il change de forme — elle est de savoir s'il conserve assez de substance pour justifier le nom qu'il porte encore.